Commerce

Un Black Friday encore timide en Suisse romande

La pratique américaine, qui veut que les magasins bradent leurs prix pendant une journée après la fête de Thanksgiving, gagne du terrain à Genève comme à Lausanne. Mais ils sont encore nombreux à s’opposer à une invention qui pousse à la consommation

Le ciel était gris vendredi matin à Genève. Un temps idéal pour aller faire les magasins, d’autant que cette année la fièvre du «Black Friday», tradition consumériste venue des Etats-Unis, semble avoir gagné du terrain en Suisse romande.

A 10h du matin, un premier constat s’impose pourtant: les rues basses, temple genevois du shopping, sont loin d’être prises d’assaut. Car ici les consommateurs travaillent, au contraire des Etats-Unis où bon nombre profitent du pont de Thanksgiving – jour férié qui a lieu le quatrième jeudi de novembre – pour se ruer dans les magasins dès la levée du jour.

«Nous avons suivi le mouvement»

Peu importe. On se rend rapidement compte que les grandes enseignes ne sont pas les seules à s’être laissées prendre au jeu. La petite bijouterie Tentation Bijoux offre 10% sur tout le magasin. «Nous avons suivi le mouvement qui avait déjà commencé l’année dernière, explique une vendeuse. On s’est mis à la mode américaine.»

Elle n’est pas la seule. Plus loin sur la rue commerçante, les affiches promotionnelles spéciales «Black Friday» rivalisent avec les premières décorations de Noël: -30% chez Marionnaud, -20% chez H&M, -50% chez BCBG Max Azria. Même le fitness Holmes Place propose une réduction de 30% sur ses abonnements.

Affiche parfois improvisée

Au centre de Lausanne, tout aussi difficile de trouver une vitrine qui n’expose pas ces deux mots anglais ou des ballons noirs et blancs. Même Louis Philipp coiffure propose -30% sur les produits. Certains ont improvisé une affiche, comme Levi’s, en installant une feuille A4 blanche sur laquelle est imprimée l’offre de -20%. «Nous n’avons pas reçu le matériel, alors nous avons fait avec les moyens du bord», explique la gérante de la boutique.

L’exemple de Manor

Manor se revendique comme «la première chaîne de grands magasins» à avoir instauré le Black Friday en Suisse. C’était en 2015. La marque a remis le couvert cette année, à grands coups de communication. Pourtant, Conforama tient le même discours.

A midi, on joue des coudes dans les rayons de son magasin genevois. Mais on est encore loin de l’influence des samedis d’avant-fêtes. Sonia, vendeuse à l’étage des hommes, arbore un large sourire. «Il y a autant, voire plus d’affluence que pour les soldes, affirme-t-elle avec fierté. Et la journée ne fait que commencer, l’on s’attend surtout à ce qu’il y ait du monde en fin de journée.»

Plus loin, une dizaine de personnes font la queue à des tables spécialement installées pour l’occasion. Car pour bénéficier des réductions du jour, il faut être en possession de la carte du magasin. «J’ai reçu un e-mail de Manor qui me prévenait qu’il y aurait -30% sur presque tout le magasin, explique un jeune quadragénaire avec plusieurs articles en mains. Je ne pouvais pas rater ça.»

L’anti Black Friday

Tous les magasins romands n’ont pas pour autant cédé à la fièvre du «Black Friday». Parmi les résistants, on retrouve notamment les enseignes haut de gamme. Devant la boutique Hugo Boss de Genève, un groupe de jeunes à l’accent britannique peste contre la non-participation de leur magasin préféré aux festivités et se dirige tout droit vers la concurrence, en l’occurrence Tommy Hilfiger, qui promet 20% de réduction.

La chaîne Globus refuse également de suivre la tradition américaine. Interrogé, le magasin affirme sa position: «En Suisse, le Black Friday est juste une question de marketing et de vente. Nous préférons une politique de prix sérieuse et ne voulons pas profiter de toutes les occasions possibles pour faire des réductions.»

«Pure invention commerciale»

D’autres enseignes s’indignent également. «Mascarade», «pure invention commerciale»: Julien Guey, propriétaire du magasin d’habits lausannois Crash, ne mâche pas ses mots dans un avis publié sur Internet. «Je ne comprends pas pourquoi nous devrions dévaluer des produits et prendre le risque que les jeunes considèrent normal d’avoir des soldes toute l’année.» Il a d’ailleurs remarqué que l’un de ses fournisseurs proposait -75% de rabais aux clients, soit 25% de moins que le prix auquel il achète la marchandise.

«Casser à ce point les prix, c’est scier la branche sur laquelle on est assis. Et quand je vois que même les magasins d’habits proposent des -50%, là on scie carrément le tronc, confie Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot. Nous, nous n’avons clairement pas les moyens de le faire.»

Attendre pour connaître les résultats de l’opération

Encore quelques heures et la journée touchera à sa fin. Avec le sourire pour certains, et le sentiment d’avoir été poussés à la consommation pour d’autres. De son côté, Manor devra attendre un peu pour connaître le résultat de l’opération. Le groupe, qui détient une soixantaine de magasins en Suisse, espère avoir fait aussi bien que l’année dernière quand son chiffre d’affaires avait été multiplié par trois par rapport à un vendredi normal.


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