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Un Brexit pourrait être favorable à la Suisse

On s’interroge sur les risques qu’un Brexit pourrait représenter pour notre pays. On court toutefois le risque de s’enfermer dans une vision tronquée, en négligeant l’existence d’opportunités qu’un Brexit pourrait offrir à la Suisse, juge Philippe Braillard, professeur honoraire de l’Université de Genève

La sortie de leur pays de l’Union européenne, sur laquelle auront à se prononcer les citoyens du Royaume-Uni le 23 juin prochain, suscite de nombreux débats, non seulement dans l’UE mais également en Suisse.

Pour ce qui est tout d’abord de l’UE, il ne fait pas de doute qu’un Brexit ouvrirait une période de grande incertitude. Tout en gérant la sortie de ce membre, important par sa taille et son poids économique, l’UE devrait redéfinir ses relations avec ce pays, ce qui pourrait prendre plusieurs années, probablement bien plus que les deux ans qui sont généralement évoqués. On assisterait sans doute à une grande confusion au sein de l’Union, qui perdrait un important contributeur à son budget et serait privée d’une partie de son poids et de son influence internationale sur le plan non seulement financier mais aussi diplomatique et politique. Comme le mentionne le ministre allemand Wolfgang Schäuble, l’Europe continentale courrait le risque de devenir moins stable et donc plus fragile. Certains analystes vont même jusqu’à craindre une forte croissance des forces centrifuges, qui pourrait conduire à une dislocation d’une Union aujourd’hui confrontée à la grave crise des migrants, après avoir été affectée par la douloureuse gestion de la crise de l’euro.

Une perte pour la City

Quant au Royaume-Uni, sa sortie de l’Union remettrait en question sa position en tant que centre financier global. Ce pays jouit d’une position de leader en tant qu’exportateur de services financiers dans le monde, avec l’Europe comme première destination. Cette industrie représente plus de 10% du PIB du Royaume-Uni. Il est évident que son appartenance à l’UE et donc son accès au marché des services financiers de l’Union ont largement contribué au renforcement de la City comme centre financier. Grâce à sa participation à l’UE, le Royaume-Uni a attiré de nombreux investissements étrangers directs, particulièrement dans le secteur des services financiers, ainsi qu’en témoignent les quelque 250 banques étrangères installées à Londres.

En cas de Brexit, le Royaume-Uni perdrait son accès au marché européen, en particulier pour ce qui est des services financiers. Les entreprises financières de la City, ne disposant plus du passeport européen, qui leur permet aujourd’hui de vendre des services dans l’ensemble de l’Union, seraient incitées à se délocaliser, au moins partiellement, vers d’autres centres financiers situés dans l’UE, tels que Francfort, Dublin ou Paris. Cela porterait ainsi atteinte à la compétitivité de Londres comme place financière. Certes, l’ampleur de ce processus de délocalisation dépendrait de la capacité des autorités britanniques à négocier rapidement avec l’UE un accord permettant au Royaume-Uni de conserver un accès au marché unique européen, tout particulièrement au marché des services financiers.

Une opportunité pour la Suisse

Pour ce qui est de la Suisse, tout semble indiquer, en première analyse, qu’un Brexit aurait un impact négatif sur ses relations avec l’UE. Notre pays est en effet confronté, dans ses rapports avec l’UE, à deux problèmes majeurs: d’une part, la nécessité d’intégrer ses nombreux accords bilatéraux dans un cadre institutionnel à définir et, d’autre part, l’atteinte à la libre circulation des personnes que représente l’acceptation par le peuple, le 9 février 2014, de l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse. On peut ainsi craindre qu’une sortie du Royaume-Uni de l’UE puisse rendre plus difficile la recherche d’une solution à ces deux problèmes, en raison des crispations que cela pourrait induire dans les Etats membres ainsi qu’au sein des institutions européennes. Un Brexit susciterait sans doute pendant des mois, voire plusieurs années, une grande confusion au sein de l’UE, qui devrait organiser la sortie du Royaume-Uni, tout en définissant un nouveau cadre juridique pour les relations avec ce pays. Bruxelles serait alors beaucoup moins disponible pour négocier avec la Suisse. Si l’on suit cette logique, c’est au contraire en cas de refus du Brexit par les citoyens du Royaume-Uni qu’une fenêtre d’opportunité pourrait s’ouvrir pour notre pays.

Il serait toutefois dangereux de s’enfermer dans une telle logique, qui nous empêcherait de voir qu’un Brexit pourrait au contraire offrir à la Suisse de sérieuses opportunités. Notre pays serait en effet moins isolé dans ses démarches en vue d’obtenir un accès au marché européen des services financiers puisque, au lendemain d’un Brexit, le Royaume-Uni se verrait privé d’un tel accès et serait contraint de négocier un accord dans ce sens avec l’UE. En outre, la Suisse pourrait voir son pouvoir de négociation renforcé face à une Union européenne affaiblie et menacée d’instabilité, une Union dont la propension à créer des contraintes réglementaires pourrait s’atténuer. La Suisse serait alors, paradoxalement, dans des conditions plus favorables pour trouver une solution à ses problèmes avec l’UE. Cela pourrait permettre d’ouvrir la voie à un accord sectoriel sur les services financiers, si stratégiquement important pour la place financière helvétique.


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