«Lorsque je me suis mis à chercher un nouveau job, j'ai activé mon carnet d'adresses professionnel et lancé une longue série de déjeuners.» Son nouveau job, Frédéric Fougerat l'a aujourd'hui trouvé. Directeur de la communication et du développement durable de Géoservices, société de services et de conseil en exploration pétrolière. Un poste qu'il ne doit qu'à son seul mérite. Ce qui ne l'empêche pas de mesurer l'importance du «réseau». «Lors de ces déjeuners, j'ai vu des gens me communiquer des informations précieuses, ou appeler, devant moi, certains de leurs contacts pour les informer de ma situation. Des gens avec lesquels j'entretiens pourtant des rapports assez espacés.»

Ce cercle de relations distantes, les sociologues le désignent sous l'expression «liens faibles». Il circonscrit l'ensemble de nos connaissances qui ne relèvent pas de l'intimité: contacts professionnels ou de voisinage, rencontres indirectes, membres de clubs ou d'associations, par exemple. Bref, un ensemble de relations très contextuelles, plutôt occasionnelles, parfois de court terme, souvent à faible fréquence quand elles ne reposent pas sur un échange unique. Si distants soient-ils, ces liens faibles, également appelés «trous structurants», s'avéreraient beaucoup plus précieux qu'on ne le pense, notamment dans une démarche de gestion, de progression ou de changement de carrière.

Bien plus précieux que les «liens forts» (c'est-à-dire les proches, les amis, la famille, les collègues réguliers) qui, parce qu'ils ont souvent de nous une image solidement construite, voire figée, et qu'ils s'y tiennent, peinent à imaginer que nous pouvons changer et, de ce fait, peuvent difficilement nous aider à nous réorienter. «Jamais je ne solliciterais mes liens forts à des fins professionnelles, souligne Frédéric Fougerat. Parce que je doute que ce soit utile, mais aussi pour les protéger d'une altération de la relation. Et sans doute également par pudeur.»

Forcer son talent

Chargée de mission à l'Institut d'administration des entreprises (IAE) de Caen, Fany Simon travaille sur l'importance des liens faibles appliquée à l'innovation et à la créativité. «Les liens forts vont apporter la cohésion au sein d'un groupe. Ils permettent d'une part de travailler plus vite, d'autre part d'avoir un accès aux informations les plus complexes. Les liens faibles, eux, sont le sésame pour la nouveauté.» Et pour cause: ils travaillent pour beaucoup dans des secteurs autres, vivent dans des villes et des environnements différents, cultivent d'autres réseaux sociaux que les nôtres. La relation n'est donc pas spontanée.

Développer une approche utilitariste des liens faibles oblige parfois à forcer son talent. «En faisant l'effort de cultiver les liens faibles de manière formalisée, on se maintient dans une espèce d'inconfort qui évite de tomber dans la facilité. On apprend ainsi à aller voir plus loin que ce que nous délivre une première impression. Ce qui est essentiel pour un manager», insiste Christophe Rollet, directeur général de Point S.

Impossible d'activer le lien faible sans qu'il en soit informé. La création et l'entretien d'un lien faible s'inscrivent au minimum dans une relation de réciprocité. Elle induit plus généralement l'existence d'un réseau. Dans une démarche directement utilitariste (recherche d'emploi, développement de carrière, etc.), ce réseau prendra souvent la forme d'associations d'anciens, de clubs professionnels et de plates-formes de networking. D'après l'anthropologue Robin Dunbar, le cerveau humain n'est pas équipé pour maintenir plus de 150 «connexions sociales» actives à un instant T. Les nouvelles techniques de communication, les réseaux sociaux en ligne notamment, permettent de constituer, d'animer et d'entretenir un réseau de liens faibles conséquent. «Mon répertoire recense un peu moins d'un millier de noms avec qui je communique au moins une fois par an: 900 liens faibles pour une centaine de liens forts. Mais il y a des entrées et des sorties», affirme Frédéric Fougerat.

Deux théories s'opposent

Mais le directeur de la communication de Géoservices a remarqué que les liens forts sont souvent d'anciens liens faibles, et inversement. Pas toujours évident. Deux théories s'opposent en effet. Celle selon laquelle l'individu a toute latitude pour créer ses réseaux, et celle qui prend en compte les contraintes jalonnant la construction de groupes de relations. «J'ai observé des ingénieurs qui cultivaient des liens très forts avec leur équipe, explique Fany Simon. Lorsqu'on les place dans un environnement nouveau, on s'aperçoit qu'ils éprouvent de grandes difficultés à se créer un réseau de contacts plus distants, à transformer les liens forts en liens faibles.»

Bref, on ne changerait pas ses relations en deux coups de cuillère à pot. Et c'est sans doute tant mieux.La Tribune