Assurance de l’ombre

«Un choc peut ébranler tout le système financier»

Ralph Koijen, chercheur à la London Business School, évoque les récents développements de l’assurance de l’ombre, la réaction des régulateurs et ce qui lui paraît être la bonne solution

«Un choc peut ébranler tout le système financier»

Le Temps: Quelles sont les différences entre l’assurance de l’ombre et les structures financières à la base de la crise financière?

Ralph Koijen: On retrouve les mêmes éléments, par exemple la nature hors bilan utilisée par les assureurs vie. L’image offerte par le bilan de l’assurance ne correspond donc pas à la réalité. Mais il y a une importante différence à signaler. La titrisation n’entre pas en ligne de compte avec l’assurance de l’ombre. L’assureur vie déplace un ensemble de polices d’assurance dans sa propre réassurance.

La deuxième différence intervient lorsque l’affaire tourne mal. A l’époque des hypothèques américaines, la banque payait d’abord et, en tant qu’investisseur, recevait les versements réalisés par celui qui avait souscrit l’hypothèque. Pour sa part, l’assureur reçoit d’abord une prime qu’il aura à payer si un assuré meurt. Si l’assureur vie américain transfert ses polices par exemple à Swiss Re et si ce dernier rencontre de graves difficultés, les polices retournent à l’assureur initial.

– Quelle est la troisième similitude?

– L’interconnexion du système est un troisième point clé. L’assureur déplace ses polices à des entités hors bilan qui nécessitent un financement, par exemple à travers des lettres de crédit. Ces dernières sont offertes par des banques. Un choc au sein de l’assurance de l’ombre peut donc ébranler tout le système financier. Une alternative est toutefois possible si la lettre de crédit a une durée inférieure à la police de l’assurance. La banque peut donc refuser de renouveler sa lettre de crédit. Il est toutefois probable que l’amplitude d’un éventuel choc soit inférieure à celle de la crise financière. J’ajoute qu’un grand nombre d’incertitudes demeurent sur l’effet de levier du système. On ne sait pas si les primes d’assurance sont réinvesties ni comment. Il appartient aux assureurs et aux régulateurs de faire preuve de la lumière nécessaire pour évaluer le risque.

– Quel pourrait être ce choc?

– Il est difficile à estimer, mais le montant total de l’assurance de l’ombre correspond à trois fois les fonds propres des assurances vie. C’est donc une bonne partie de leur bilan. En outre, c’est la forte expansion de l’assurance de l’ombre qui est alarmante, davantage encore que son montant. En Europe, il n’y a pas de données, mais il est possible que le même mécanisme soit en place. Aux Etats-Unis, on assiste par exemple à un transfert de police de l’assureur à une banque d’investissement et ensuite de cette dernière à l’assureur. La deuxième transaction n’est pas visible.

– Quelle a été la réaction des régulateurs à vos découvertes?

– Elle est énorme. L’Etat de New York a réagi et décidé un moratoire sur la création d’assureurs de l’ombre peu avant notre travail. Après notre recherche, l’information a explosé et l’assurance de l’ombre est à l’agenda de la plupart des autorités, y compris des agences de notation.

La question porte à la fois sur l’assurance vie et sur les annuités (un marché de 2000 milliards aux Etats-Unis). Depuis 20 ans, deux grands changements sont intervenus dans l’assurance, l’assurance de l’ombre et les annuités. Il faut savoir que ce sont les grands assureurs qui sont les plus présents dans l’assurance de l’ombre.

– Est-ce que les Etats-Unis vont interdire l’assurance de l’ombre?

– Non, l’association des assureurs (NAIC) cherche à harmoniser la réglementation à travers des groupes de travail sur les captives. L’Etat de New York se demande si la réglementation, en étant trop restrictive, a été à la base de cette expansion. Il analyse le problème police d’assurance après police d’assurance. Lorsque la réglementation sera allégée, ce sera la fin de l’utilisation des entités de l’ombre. C’est la bonne approche, à mon avis. Il restera à voir quel Etat suivra cette voie.

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