Eprouvé. Pendant cette crise, et durant les précédentes aussi, l’outil du chômage partiel a montré toute son utilité. «C’est un instrument très efficace. On le mesure d’autant plus lorsque l’on voit des pays comme les Etats-Unis, qui ne le connaissent pas et où les licenciements ont été très nombreux», compare Daniel Lampart, économiste et premier secrétaire de l’Union syndicale suisse (USS).

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Mais alors que plus de 1,5 million d’actifs sont désormais au régime des réductions d’horaire de travail (RHT), l’USS estime que celui-ci comporte une faille. Et elle entend la corriger. Ainsi, parmi les mesures de maintien du pouvoir d’achat qu’elle a présentées ce dimanche lors d’une rencontre avec des responsables patronaux et les conseillers fédéraux Guy Parmelin et Alain Berset, figure cette proposition: que l’assurance chômage et/ou les entreprises qui en ont les moyens paient, en cas de chômage partiel, les salaires à 100% pour les bas revenus. «Le problème, c’est que les RHT sont prévus pour des salaires plutôt élevés, ajoute Daniel Lampart. Pour les personnes à bas revenus, se faire payer à 80% n’est pas suffisant, et cela réduit encore leur pouvoir d’achat.»

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Pour Cédric Tille, professeur d’économie à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, cette idée vaut la peine d’être étudiée: «Il ne faudrait pas le faire pour tout le monde, mais il est tout à fait possible de fixer un seuil. L’un des arguments pour une compensation à 80% est que ne pas se rendre au travail signifie des frais en moins. Mais quand un revenu est bas, il n’implique pas 20% de frais liés aux déplacements. Un autre argument est celui de l’incitation à moins chercher de travail, lorsque l’on est payé à plein; mais il n’est pas valable pour le chômage partiel, car la décision de retour à la normale ne dépend pas de la personne.»

Le problème du seuil

Le seuil à fixer? L’USS ne l’a pas déterminé. Mais quel qu’il puisse être, il est l’un des critères «arbitraires» qui font que le patronat est plutôt sceptique. «On a vu se développer plusieurs inégalités durant cette crise. Exclure certains revenus ou certains assurés mais pas d’autres en créerait une nouvelle», réagit Marco Taddei, de l’Union patronale suisse. Lequel ajoute: «Comment justifier qu’un chômeur ne reçoive que 80% de son salaire et un employé au RHT 100%? Ce d’autant plus que le chômage partiel, c’est l’assurance de retrouver son travail.» 

L’USS souhaite aussi prolonger le chômage partiel à dix-huit mois, contre douze aujourd’hui. Ceci, «certains secteurs en ont besoin, comme la culture. Les concerts ne vont par exemple pas reprendre de sitôt», constate Daniel Lampart. Mais la culture n’est pas la seule concernée par une crise dont les effets se feront sentir longtemps. En dépit de la reprise progressive des usines, et plus largement de la production, la faîtière de l’industrie Swissmem, par exemple, souhaite aussi que la période de droit aux RHT soit étendue.

Des aides pour les seniors

Une proposition qui récolte un meilleur consensus, confirme Marco Taddei. Et ce, même si à Berne les débats sont intenses sur les capacités de l’assurance chômage et donc de son financement. Le Conseil fédéral a décidé la semaine dernière de soumettre au parlement un crédit supplémentaire extraordinaire de 14,2 milliards. Sans cette aide, l’assurance chômage présentera des dettes estimées à plus de 16 milliards à la fin de l’année.

Dimanche, l’USS a aussi mis d’autres propositions sur la table. Parmi lesquelles la réduction des primes d’assurance maladie et la prolongation de la période de droit au chômage. «Pour l’instant, la période de chômage n’est pas comptabilisée en raison du coronavirus, mais cela va changer avec la fin de l’ordonnance Covid-19, prévient Daniel Lampart. Des travailleurs âgés notamment vont rapidement arriver en fin de droits. Ils s’avèrent particulièrement touchés pendant cette période et auront des difficultés à retrouver du travail.»

Une mesure qui convainc moins Cédric Tille. «La prolongation pourrait inciter à moins chercher du travail. Je serai davantage pour faire pression sur les entreprises pour qu’elles ne discriminent pas les travailleurs plus âgés, et il serait pertinent d’agir sur le système des cotisations du 2e pilier: il est absurde que les personnes plus vieilles coûtent plus cher à l’embauche.»

Des réserves à utiliser

Si ces nouvelles mesures sont applicables et une politique d’austérité évitable, c’est aussi que la Suisse en a les moyens, estime l’USS. «On entend beaucoup que l’Etat ne doit pas s’endetter, mais le gouvernement, les cantons et les communes ont accumulé des excédents d’environ 50 milliards de francs depuis 2000, défend Daniel Lampart. La Suisse n’est absolument pas endettée. Si nous n’essayons pas absolument d’amortir les dépenses liées au coronavirus, cela ne fera de mal à personne.»

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«A quoi sert-il d’avoir des réserves si on ne peut pas les utiliser maintenant?, ajoute Cédric Tille. Nous avons une dette qui est très basse. Comme le taux d’intérêt sur les obligations de la Confédération est négatif, alors que l’économie croît, la dette se dilue toute seule. En Suisse, le FMI a estimé que notre dette maximale serait de l’ordre de 200% du PIB, nous avons de la marge.»

Bien sûr, le statut actuel de la Confédération n’est pas gravé dans la pierre, admet l’économiste. «Mais faire attention à ne pas s’endetter parce qu’on craint le surendettement un jour, c’est comme ne pas donner une bière à quelqu’un qui meurt de soif parce qu’il pourrait devenir alcoolique.»