La banque privée genevoise Lombard Odier a transmis au moins 900 pages de documentation au Ministère public de la Confédération et à la justice de Singapour concernant l’un de ses clients, Youssef Otaiba, ambassadeur des Emirats Arabes Unis à Washington.

L’information apparaît dans des e-mails de l’ambassadeur et de ses proches, piratés par un mystérieux groupe de hackers baptisé Global Leaks. Le contenu des courriels, dont Le Temps a reçu copie, a été révélé cet été par le Wall Street Journal.

Selon le quotidien américain, Youssef Otaiba a reçu quelque 66 millions de dollars (environ 63,6 millions de francs) versés par Jho Low, homme d’affaires attitré du premier ministre malaisien et suspect numéro un de l’affaire 1MDB. Ce fonds souverain malaisien a été délesté de plusieurs milliards de dollars par ses dirigeants, au profit notamment de Jho Low, selon deux plaintes civiles du Département américain de la Justice.

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Fait rare, les e-mails piratés permettent de percevoir l’affaire du point de vue des clients des banques, et non de l’accusation comme c’est d’ordinaire le cas. On y lit comment Lombard Odier en est venue à se méfier de Youssef Otaiba lorsqu’elle a découvert ses liens avec Jho Low et le rôle de ce dernier dans le scandale 1MDB. Les comptes du diplomate ont fini par être fermés en 2016.

La banque veut «se couvrir»

«LO [Lombard Odier] semble très inquiet (peut-être à la lumière des récentes allégations d’enquête du FBI [contre Jho Low], peut-être en raison d’autres problèmes internes, par exemple Petrobras/Brésil)», écrit Tobias P., le gérant externe suisse des fonds de Youssef Otaiba, le 28 septembre 2015. Lombard Odier est l’une des nombreuses banques genevoises qui apparaissent dans le scandale de corruption brésilien.

Les banques commencent gentiment à questionner l’origine de ses fonds, qui se montent déjà en centaines de millions!

Le même courriel relève que le diplomate émirati a donné par le passé des «versions incohérentes» concernant l’origine de ses fonds, ce qui explique ses difficultés vis-à-vis de la banque, mais que cette provenance va être clarifiée. Tobias P. craint aussi que Lombard Odier n’exige une quantité excessive de documentation «pour se couvrir vis-à-vis du régulateur», sans doute la Finma, le gendarme des banques suisses.

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Contacté par Le Temps, la banque n’a pas commenté le contenu des e-mails et déclare qu’elle «collabore pleinement avec les autorités concernées et ne fait l’objet d’aucune procédure». En d’autres termes, les autorités suisses n’enquêtent pas contre elle dans cette affaire.

Climat de suspicion

Le Ministère public de la Confédération, qui mène l’enquête suisse sur le scandale 1MDB, confirme que des informations ont bien été transmises à Singapour, mais indique qu’aucune enquête n’a été ouverte contre Youssef Otaiba. Jean-Jacques Ah Choon, l’avocat de ce dernier, n’a pas répondu aux sollicitations du Temps.

Les e-mails montrent les rudes négociations entre banques de gestion de fortune et riches clients

Les courriels montrent clairement le climat de suspicion qui entourait Jho Low, à mesure que la fortune du jeune homme gonflait inexplicablement. En 2010, Jho Low demande à Youssef Otaiba de le recommander auprès de Goldman Sachs en Suisse pour y ouvrir un compte. Mais le bras droit de l’Emirati lui conseille de s’abstenir et «d’inventer une excuse» pour ne pas donner suite: «S’il y avait des questions sérieuses [sur la probité de Jho Low], les banques ne traiteraient pas avec lui, note le bras droit. Cela dit, il m’a indiqué que les banques commencent gentiment à questionner l’origine de ses fonds qui se montent déjà en centaines de millions! [Une agence de relations publiques a été engagée] pour redéfinir la marque «Jho Low» et le légitimer comme un homme d’affaires crédible et transparent.»

«Il [Jho Low] a besoin de se calmer et d’arrêter de faire la fête» en dépensant des millions dans des soirées à Saint-Tropez, ajoute Youssef Otaiba dans un autre courriel.

Pas de gros soucis

Enfin, les e-mails piratés montrent les rudes négociations entre les banques de gestion de fortune et les riches clients qu’elles se disputent. Mécontent des tarifs «exorbitants» demandés par Lombard Odier pour la gestion de trusts, le bras droit de Youssef Otaiba fait valoir la concurrence et menace de passer chez UBS, qui «pousse fort» depuis des mois pour attirer son patron.

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Lorsque Credit Suisse refuse de débloquer un million de dollars restant sur ses comptes – les e-mails ne précisent pas pourquoi – Youssef Otaiba entre dans une colère noire et menace de se plaindre auprès du gouvernement des Emirats, confondant allègrement son statut d’ambassadeur et ses affaires privées.

Pourtant, selon un proche du dossier, le diplomate n’a pas de gros soucis à se faire sur l’issue de ce dossier. Sa principale crainte, documentée dans les e-mails, était de se retrouver enlisé durant des mois ou des années dans une procédure tentaculaire. Un scénario devenu aujourd’hui réalité.