La sortie d’un pays de la zone euro est inévitable, mais cette rupture n’est pas assez préparée. Fort de cette conviction, Simon Wolfson, un riche homme d’affaires britannique, a lancé fin 2011 un concours économique, attribuant 250 000 livres (380 000 francs) à l’équipe qui proposera le meilleur «guide pratique de sortie de l’euro». Le cabinet de consultants Capital Economics l’a remporté la semaine dernière, avec une proposition détaillée de 142 pages, dans laquelle il prévient: «Cela revient à essayer de défaire une omelette pour retrouver l’œuf qui a été cassé.»

Sortie secrètement préparée

Roger Bootle, son directeur, évalue la probabilité d’une sortie de la Grèce d’ici deux ans à 80%. Il estime que d’autres pays pourraient suivre, en premier lieu desquels le Portugal, et peut-être ensuite l’Espagne et l’Italie. C’est sur ce scénario central – sortie de la Grèce à moyenne échéance – que l’équipe de Capital Economics s’est penchée. Dans un entretien au Temps, Roger Bootle détaille la meilleure façon de s’y préparer.

Pour éviter la fuite des capitaux, et un effondrement des banques grecques, il ne faut surtout pas ébruiter la décision de sortir de la monnaie unique. «Bien sûr, on parle déjà ouvertement de la sortie de la Grèce de l’euro, mais les choses seront différentes quand une date précise sera annoncée», affirme Roger Bootle. Les autorités grecques doivent donc mettre en place les préparations nécessaires et faire ensuite l’annonce pratiquement en même temps que la sortie de l’euro, peut-être trois jours avant. Pendant cette brève période, un contrôle des capitaux devra être mis en place: concrètement, les Grecs n’auraient pas le droit de sortir d’argent du pays. «Il faut réduire au maximum la période de contrôle des capitaux», explique Roger Bootle.

Néanmoins, il reconnaît que le secret sera difficile à garder, particulièrement parce que la Grèce devra informer tôt ou tard les autres membres de la zone euro, multipliant les risques de fuite. En cas d’ébruitement, un contrôle des capitaux plus long serait nécessaire.

Nouvelle monnaie latente

Toujours dans le but de ne pas ébruiter le secret, la nouvelle monnaie – la drachme – ne peut pas être fabriquée à l’avance. «Nous avons consulté le fabricant de billets De La Rue, qui nous dit qu’il faut environ six mois pour imprimer une monnaie nouvelle.» Seule solution, selon lui: pendant les premiers mois, les euros resteraient en circulation en Grèce, tels quels (sans tampon ni modification) mais deviendraient officiellement des drachmes. Au premier jour, une parité d’un euro pour une drachme serait appliquée, mais le taux de change s’écroulerait presque instantanément, sans doute de «30% à 50%».

Qu’est-ce qui empêcherait alors les Grecs de sortir des valises d’argent liquide du pays, d’autant que les billets libellés en euros sont les mêmes dans toute la zone? Roger Bootle écarte ce danger, rappelant que l’essentiel des transactions aujourd’hui ne se fait pas en billets, mais en monnaie électronique. De plus, sortir des valises n’est pas impossible, mais relève de la contrebande et l’organiser est difficile.

Faillite et contrôle d’inflation

Avec la dévaluation, le coût de la dette en devises étrangères (et notamment en euros) va fortement augmenter. Le pays ne pourra plus faire face, d’autant que son poids est déjà intenable aujourd’hui. Il faut donc faire officiellement défaut, et négocier avec les créditeurs pour ramener la dette à environ 60% du PIB.

Dans le même temps, la nouvelle banque centrale doit tout de suite chercher à contrôler l’inflation, pour éviter un scénario à la Zimbabwe. «Il faut interdire l’indexation des salaires sur l’inflation», note Roger Bootle. Il calcule également que la dévaluation provoquerait une hausse immédiate des prix de 10%. Concrètement, cela signifie que l’impact pour les habitants du pays serait initialement très douloureux, avec une forte baisse du pouvoir d’achat.

Fraternité de l’Eurozone

Pour éviter une contagion aux autres pays, Roger Bootle recommande que le reste de la zone euro accélère son regroupement économique et budgétaire. Mais dans le même temps, libérés des tensions grecques, les pays restant dans la monnaie unique pourraient desserrer leur contrainte budgétaire et relancer leur économie. C’est important, parce que l’exemple grec, après les premiers mois nécessairement chaotiques, pourrait faire des envieux. «Si on voit que ça se passe bien, d’autres pays pourraient être tentés», estime Roger Bootle.