La théorie du découplage entre pays émergents et pays industrialisés est trop aventureuse pour s’y fier. Cette idée signifie que l’économie des pays du Sud se porte bien, indépendamment de la crise qui frappe le Nord. En fait, la mer est la même, mais les deux navires avancent à leur propre rythme. Nous ne pensons pas seulement aux considérations macroéconomiques et financières. Pour reprendre un éditorialiste du New York Times, «finalement, c’est moins une question de chiffres que d’état d’esprit. Venez en Asie et la peur disparaît.» L’optimisme éclate aux yeux du visiteur. Le dynamisme et l’énergie traduisent une profonde transformation. Le CEO de l’agence de publicité WPP la résume ainsi: «L’Inde et la Chine étaient peut-être du mauvais côté de l’histoire ces 200 dernières années, mais elles seront du bon côté ces 200 prochaines années.»

Les investisseurs internationaux n’en sont pas encore persuadés. «Soixante-quatre milliards de dollars sont sortis des marchés émergents l’an dernier et à peine 30 milliards y sont revenus cette année», note Sean Taylor, gérant du hedge fund GAM Global Emerging Markets Hedge.

Ce progressif retour en grâce des actions des principaux marchés émergents en 2009 est illustré par des gains de 30 à 100% sur les indices boursiers, alors que les actions suisses, américaines ou allemandes sont au niveau du début de l’année.

Moteur de ce rally, la propension au risque s’est à nouveau accrue. Disons plus exactement qu’après avoir été inexistante, elle renaît peu à peu. La formidable performance des obligations des pays émergents en 2009 témoigne du virage effectué par l’investisseur.

La perception du risque, mesurée par l’indice des CDS des marchés émergents, a refait 80% du chemin perdu depuis la faillite Lehmann, selon une analyse de Goldman Sachs. La confiance est de retour: en quelques mois, l’indice est passé de 100 à plus de 1000 et il est revenu à 440 points. La banque américaine prévoit une poursuite du resserrement d’environ 100 points de base. Mais les marchés émergents forment un espace hétéroclite de situations.

Le Chili dépasse l’Argentine

L’Argentine, qui tenait des élections ce dimanche, est victime de la politique nationaliste de Kirchner. L’un des dix plus grands pays au monde dans les années 1960, il n’est plus le numéro un d’Amérique latine et s’est même placé derrière le Chili.

Sur les marchés financiers, l’Argentine se traite comme l’un des plus risqués au monde, comme le montre le tableau. Il manque surtout à Buenos Aires la responsabilité budgétaire et commerciale de son voisin brésilien. L’Argentine s’était certes reprise de la récession de 2002. Mais le moteur de la croissance était indépendant du pouvoir politique. Le pays a simplement profité de la hausse des prix agricoles et de l’expansion du PIB mondial. Signe des temps, il est aujourd’hui obligé d’importer de la viande d’Uruguay.

L’expansion des pays émergents change les relations internationales. La Chine est devenue le premier partenaire commercial du Brésil en avril dernier, dépassant les Etats-Unis, selon une étude de Morgan Stanley. De janvier à avril, les flux commerciaux ont augmenté de 13,9% entre le Brésil et la Chine et reculé de 20,5% entre le Brésil et les Etats-Unis.

Au sein des émergents, l’Inde est le grand gagnant de l’année, après que l’électeur eut permis à Manmohan Singh d’accélérer ses réformes libérales. Les besoins sont considérables. Selon la Banque mondiale, l’Inde n’est classée qu’au 122e rang des pays où il est «aisé de faire des affaires». L’Hotel Four Seasons, ouvert l’an dernier à Mumbai, a nécessité 165 autorisations gouvernementales pour ouvrir ses portes. Il a même dû se munir d’une licence spéciale pour la balance qui pèse les légumes à la cuisine, raconte Nirmalya Kumar dans un ouvrage sur les grands groupes indiens (India’s Global Powerhouses, Harvard Business Press, 2009).

Les besoins d’infrastructures constituent le deuxième défi. L’Inde doit ajouter chaque année l’équivalent de la moitié de la production d’électricité du Royaume-Uni pour maintenir son taux de croissance. Plus fondamentalement, le pays doit progressivement changer de modèle. Passant de l’arbitrage de coûts dans l’économie mondiale, elle doit maintenant se transformer en puissance de l’innovation et de la qualité, selon Azim Premji, président de Wipro. La barre est si haute qu’elle semble inatteignable.

Mais ces difficultés sont perçues comme des opportunités et non des freins. Cet état d’esprit conquérant attire les groupes occidentaux. Une analyse de plusieurs multinationales occidentales a montré que 34% du potentiel du marché était en Asie, alors que la région ne représente que 14% des ventes, 7% des employés, 3% de la recherche et 2% du top management.

Les marchés émergents sont déjà leaders dans quantité de domaines. La Chine, par exemple, dans la téléphonie mobile, devant l’Inde et les Etats-Unis. Les noms des groupes les plus performants sont de mieux en mieux connus. Leurs succès sont parfois symboliques. A l’image de l’indien Suzlon dans l’énergie éolienne qui s’est imposé face au français Areva pour racheter Repower.

Inversion de flux de capitaux

Car les mouvements de capitaux s’inversent. Ce sont les émergents qui acquièrent les sociétés occidentales. Rien de très étonnant: L’Europe, les Etats-Unis et le Japon croulent sous les dettes tandis que les meilleurs pays émergents regorgent de réserves monétaires. Mais les investissements directs également changent de direction. Pour l’Inde, cela s’est produit en 2006. Les investissements directs indiens à l’étranger ont dépassé les investissements directs en Inde.

A court terme, les indicateurs de reprise sont également plus rassurants dans les marchés émergents. C’est évident en Chine, au Brésil et dans certains pays dépendants du pétrole. La reprise ne se limite pas, comme en Europe, à un rebond des indices de confiance ou à un restockage. La consommation augmente en Chine. La production industrielle repart au Brésil.

Malgré des fondamentaux plus solides que maints pays occidentaux, les marchés émergents se traitent en moyenne avec une décote de 10%, selon Sean Taylor. Du Brésil à la Russie, ils sont structurellement dépendants des matières premières. Avec une hausse de 75% du pétrole depuis le plus bas de mars, de 40% pour le soja et de 50% pour le cuivre, une phase de consolidation se justifie. Mais le «megatrend» des matières premières devrait soutenir les marchés émergents ces prochaines années. D’autant plus si les craintes d’inflation se concrétisent. La croissance du Sud est faite pour durer.