Jacques Chirac, qui demande un peu moins de rigueur en Europe, rêve peut-être d'Amérique. Voyez ce pays formidable: le déficit budgétaire explose et la croissance de son économie est enviable, un peu moins de 3% cette année, près de 4% l'an prochain, promet la Réserve fédérale (Fed) dans une étude publiée mardi. Mais faut-il vraiment suivre l'exemple des Etats-Unis? George Bush commence à ressembler à un gamin qui a mis le bras entier dans le pot de confiture et ne sait plus comment il va s'en sortir.

La Maison-Blanche a confirmé hier le plus noir soupçon. Le trou dans la caisse fédérale ne sera pas de 304 milliards de dollars, comme l'administration le pensait il y a cinq mois, mais de 455 milliards (4,1% du PIB). Pire encore l'an prochain (l'année fiscale commence le 1er octobre): le déficit sera de 475 milliards, au lieu des 307 prévus. Confirmant ce désastre, le malheureux nouveau porte-parole du président, Scott McClellan, a assuré que le pays pouvait vivre avec ce déséquilibre, et que la tendance s'inversera dans trois ans: le déficit devrait être de 238 milliards en 2006, de 226 milliards en 2008. Promis?

La totalité de l'énorme budget du Pentagone ne suffirait pas à combler ce trou. Autant dire que la guerre en Irak (4,8 milliards de dollars par mois) n'explique pas à elle seule ce déficit. Le chômage continue de croître et les rentrées fiscales sont en recul depuis trois ans, ce qui ne s'était pas vu depuis la Grande Dépression. Ce tarissement est partiellement provoqué par les plans massifs de réductions d'impôts qu'a fait voter George Bush (1350 milliards en 2001, 350 milliards cette année, les deux plans courant sur dix ans), et qui sont aux yeux de l'opposition démocrate une aberration coupable dans la conjoncture présente. Ils rappellent à plaisir que Bill Clinton, après quatre ans d'excédents dans les comptes, avait laissé en 2001 une cagnotte qui était évaluée à plus de 5000 milliards sur dix ans.

Alan Greenspan ne semble pas convaincu par les arguments démocrates. Faisant hier son apparition semestrielle devant une commission du Congrès, le vétéran de la Fed a annoncé qu'il poursuivrait pour un temps sa politique de taux bas, qu'il pourrait même l'assouplir encore pour soutenir la croissance. Il ne croit pas trop à la menace de déflation que voient venir d'autres économistes, en raison d'une politique monétaire et budgétaire qui représente, à ses yeux, une «forte stimulation».

Services sacrifiés

Greenspan, après avoir paru d'abord dubitatif, n'a jamais critiqué les coupes fiscales dont l'administration prétend qu'elles vont encourager la relance de la croissance dès le second semestre de cette année.

Ces pronostics et ces calculs faits à Washington ignorent pourtant la répercussion dramatique qu'a dans le pays profond le creusement du déficit fédéral. L'argent qui vient de Washington vers les Etats se raréfie, parce que le Congrès serre les cordons de la bourse. Les coupes fiscales pratiquées par l'administration centrale ont souvent pour contrepartie des augmentations d'impôts pour alimenter les caisses qui se vident. Et malgré cela, les pouvoirs locaux coupent dans les services (santé, éducation, sécurité) qu'ils ne peuvent plus financer. Selon une enquête menée pour l'Association nationale des gouverneurs, 37 des 50 Etats américains ont dû réduire leurs dépenses pour un total de 14,5 milliards de dollars; et 29 d'entre eux ont été contraints de pratiquer de nouveaux prélèvements fiscaux pour un montant de 17,5 milliards. La «stimulation» en haut se paie cher en bas.