Travail

Un espace de «coworking» pour les femmes, au cœur de Zurich

Spécialiste des villes du futur, Estefania Tapias a cofondé WeSpace, qui propose un espace pour les femmes, mais… qui n’est pas fermé aux hommes

L’atmosphère est tranquille et studieuse, ce mardi matin de décembre au cinquième étage du numéro 62 de la Bahnhofstrasse à Zurich. WeSpace a été lancé officiellement fin octobre, après une semaine portes ouvertes où les curieux ont pu découvrir cet espace de coworking un peu particulier car… réservé aux femmes.

WeSpace n’est pas pour autant complètement fermé aux hommes, mais ils ne peuvent pas devenir membres, ni de l’espace de coworking, ni de la communauté. Ils peuvent néanmoins se rendre aux événements ou venir dans la journée pour des rendez-vous avec des membres, explique Estefania Tapias, l’une des deux cofondatrices.

Créer une communauté

Car l’idée qui sous-tend WeSpace, c’est d’aider les femmes dans leur carrière. «Nous ne voulons pas juste offrir un espace de travail, purement transactionnel, mais aussi créer une communauté inspirée par les femmes pour aider au leadership, à la collaboration et à l’innovation, une plateforme où elles sont au centre et où tout le monde peut participer», poursuit cette Colombienne d’origine venue il y a sept ans à Zurich pour finir son master, puis un doctorat et un post-doctorat à l’EPFZ sur le futur des villes.

Tout a commencé il y a un peu plus d’un an. «Nous savions qu’il existait des initiatives de ce genre aux Etats-Unis, mais nous ne voulions pas faire un copier-coller, donc nous avons cherché une solution qui conviendrait bien à Zurich et qui pourrait être reproduite ailleurs en Suisse, voire à l’étranger», ajoute la jeune trentenaire, installée dans l’une des salles de réunion.

Avec son associée, Laura Seifert, qui vient quant à elle du monde de la finance, elle décide de créer un «pop-up», une sorte d’espace de travail temporaire, à l’hôtel 25 Hours entre avril et juin dernier. «Au vu du nombre de personnes qui sont venues, nous avons compris que la réponse à la première question que nous nous posions – y a-t-il un besoin pour un tel espace? – était claire.»

Ambiance pastel

Mais les pièces, prêtées pour l’occasion, ne correspondaient pas tout à fait aux besoins. Il a fallu trouver un autre lieu, en fonction des souhaits exprimés pendant cette expérience. «Ça n’a vraiment pas été facile. Soit c’était vieux, pas sympa, soit c’était extrêmement cher», raconte Estefania Tapias. Nul doute que les locaux, perchés entre la gare de Zurich et la Paradeplatz, allaient entrer dans la seconde catégorie. Mais les deux associées concluent un accord avec le propriétaire, l’assureur SwissLife. Reste à meubler, avec un budget des plus serrés et un esprit bricolage, «tout en restant homogène». Le tout donne une ambiance dans des tons plutôt pastel, surtout vert turquoise, avec une décoration particulièrement soignée.

La taille est modeste. Entre 20 et 25 personnes peuvent travailler en même temps et les événements comptent une cinquantaine de personnes. «Nous avons reçu beaucoup de marques d’intérêt, également de la part d’entreprises intéressées à louer l’espace, ce qui nous a surprises», reprend Estefania Tapias. Quant aux travailleuses, la demande est «plus importante que ce que nous avions pensé et le modèle sera rapidement durable». En 2019, l’espace physique sera complété par un espace numérique, WeSpace Digital, où la communauté pourra partager des informations.

Les réactions, aussi, sont généralement bonnes, même de la part des «exclus». «Les hommes, surtout jeunes, nous soutiennent beaucoup, ils apprécient qu’on ne soit pas fermées à leur présence. Des pères nous ont envoyé leurs filles après avoir appris ce que nous faisions dans la NZZ. Et nous n’imposons rien.»

Une Suisse «conservatrice»

Si Estefania Tapias et Laura Seifert ont décidé de lancer ce projet, c’est qu’il «y a beaucoup à faire dans l’égalité en Suisse, plus qu’ailleurs en Europe. C’est ma propre expérience qui m’a fait m’intéresser à cette question. J’ai toujours eu besoin d’avoir un but; avant, c’était la durabilité, notamment mon doctorat sur le climat urbain, mais j’ai changé de focus en voyant tout ce qui ne fonctionnait pas dans l’égalité, qu’on ne remarque pas forcément en étant plus jeune, quand les gens ne font pas encore pression pour qu’on ait une famille ou quand on a encore peu d’expérience professionnelle», détaille celle qui a vécu à Bogota, à Buenos Aires, en Italie puis en Suisse. «La Suisse est peut-être un pays développé, pionnier dans beaucoup de domaines, mais elle reste très conservatrice, très vieille dans son esprit, et on peut avoir cette impression même quand on vient d’Amérique latine.»

Estefania Tapias, nommée parmi les 30 de moins de 30 ans qui comptent en Europe par le magazine Forbes en 2018, donne encore des cours à l’EPFZ jusqu’en février et n’exclut pas de revenir un jour à la recherche. «Mais pour l’instant, j’ai envie de lancer ce business et d’avoir un impact social», justifie-t-elle. Et d’ailleurs, «ce n’est pas si loin de mon sujet, le coworking, ça fait partie des changements que vivent les villes».

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