«Tout est OK, de mieux en mieux chaque jour»: ce n'est pas le genre de message qu'envoie un homme forcé de payer une caution de 2 millions de dollars, rendre son passeport et assigné à résidence surveillée, à disposition d'un juge de Floride. C'est pourtant celui qu'a fait parvenir il y a quelques jours Bradley Birkenfeld, ex-conseiller en clientèle privée pour UBS à Genève.

Ce banquier accusé d'aide active à l'évasion fiscale en faveur d'un de ses très gros clients, Igor Olenicoff (LTdu 19.05), règle ses comptes avec son ancien employeur. Pour cela, il tente de collaborer avec la justice américaine en révélant des noms de clients et des procédés dignes de romans d'espionnage.

«Déterminé et pragmatique»

Décrit comme «déterminé et pragmatique», Bradley Birkenfeld, 43 ans, était un cadre apprécié chez UBS: la banque a même financé des événements publics avec ses clients - dont une exposition rue de la Corraterie à Genève. Parmi ces clients figurait le promoteur californien Igor Olenicoff (fortune de 1,6 milliard de dollars, selon Forbes), épinglé par l'Internal Revenue Service (IRS) en 2007 pour des arriérés d'impôts totalisant 200 millions de dollars.

Bradley Birkenfeld et Mario Staggl, propriétaire de New Haven Trust au Liechtenstein et spécialiste des assurances vie défiscalisées, n'ont pas ménagé leurs efforts, de 2001 à 2005, pour offrir à Igor Olenicoff les comptes offshore et les sociétés-écrans permettant de soustraire son argent ou son yacht à l'impôt américain. L'acte d'accusation de 15 pages énumère: falsifications de documents bancaires suisses et du formulaire W-8 de l'IRS; procédés de dissimulation employés à cette fin; «vente des produits non autorisés aux Etats-Unis», une pratique apparemment courante.

Bradley Birkenfeld faisait partie d'une équipe d'une quinzaine de personnes basée à Genève, drillée pour ces activités. Les collaborateurs d'UBS étaient instruits sur la façon de répondre aux douaniers américains, devaient passer les papiers au broyeur, vider la mémoire de leur ordinateur, recourir à des adresses électroniques privées, ne voyageaient qu'avec des documents sans en-tête ni numéro de compte. «Certains étaient plus inconfortables que d'autres» avec ces pratiques, dit un familier, «soulagé» quand il a changé d'activité et n'a plus eu à vendre des produits non enregistrés aux Etats-Unis.

Selon les informations recueillies par Le Temps, un document qu'UBS fait signer à ses conseillers voyageant aux Etats-Unis a mis le feu aux poudres. En le paraphant, ces derniers reconnaissent les risques de leurs déplacements et les assument indirectement. Bradley Birkenfeld a refusé, d'où un conflit avec la banque et une dispute à propos de ses indemnités de départ.

Mystère à Miami

«UBS croit s'en être sortie en Suisse, mais on verra qui a raison devant la justice américaine», déclarait Birkenfeld après cet épisode. Son principal client Igor Olenicoff étant tombé dans les filets du fisc américain, il n'avait plus grand-chose à perdre en collaborant avec la justice. Celle-ci a-t-elle accepté l'offre? L'avenir le dira.

L'unité genevoise d'UBS a été dissoute en novembre dernier, ses collaborateurs interdits de voyage aux Etats-Unis. Quant à savoir pourquoi Martin Liechti, responsable de la gestion de fortune pour tout le continent américain, a pris ce risque en avril, se faisant arrêter à Miami, il y a un mystère. Ce qui est sûr, c'est que s'occuper des riches Américains est très lucratif, les marges élevées. «Personne n'a envie de voir partir cette clientèle représentant des milliards de dollars», dit un conseiller.

UBS ne peut commenter la procédure en cours. La banque confirme l'existence de «country papers» imposant en interne le respect des lois de l'Etat où opèrent les conseillers. Sont-ils appliqués? C'est la question que soulève cette affaire. D'autant plus qu'aux Etats-Unis, des règles strictes limitent l'activité de conseillers non enregistrés auprès de la SEC, ce qui était le cas de l'équipe où travaillait Bradley Birkenfeld. «Cette complexité est la raison pour laquelle nous avons modifié le modèle d'affaires et dissous l'unité», explique Serge Steiner, porte-parole d'UBS.

Une sous-question importante concerne la vente systématique de produits non autorisés aux Etats-Unis. Si le procédé est avéré, la banque pourrait subir non seulement les foudres des autorités, mais aussi celles de clients.