Le bâtiment, arc de cercle de verre et de béton, est impressionnant. Il s'apparente, en dix fois plus grand, au siège mondial de Nestlé à Vevey. «Nous avons obtenu l'autorisation de construire en moins de deux mois; le taux d'imposition est très bas, et nous n'avons aucune difficulté à engager des employés qualifiés, qui seront plus de 1000 sur ce site biotechnologique dans quelques mois.» Peter O'Brien, responsable des relations extérieures de Wyeth, entreprise pharmaceutique américaine qui a réalisé un chiffre d'affaires de 15,85 milliards de dollars l'an dernier, ne tarit pas d'éloges sur les conditions offertes par les autorités irlandaises.

Ce petit pays de moins de 4 millions d'habitants accueille désormais, sur neuf hectares près de Dublin, le plus grand campus biotechnologique du monde, construit par Wyeth pour plus de 1,8 milliard de dollars, afin de produire et développer plusieurs médicaments recombinants, dont Enbrel contre la polyarthrite et le psoriasis.

En comparaison, le complexe biotechnologique du groupe suisse Serono, à l'étroit au-dessus de Vevey, paraît vétuste, au moment où son patron, Ernesto Bertarelli, commence à évoquer publiquement les mauvaises conditions réglementaires de l'Union européenne (UE) qui pourraient l'inciter à délocaliser.

L'Irlande, qui est devenue une sorte d'élève modèle du développement économique, fait exception au sein de l'UE. «Le secteur pharmaceutique est très important pour notre économie, admet Mary Harney, ministre irlandaise de l'Emploi. Il y a trente ans ce secteur était inexistant. Aujourd'hui, l'Irlande est le second plus gros exportateur net de médicaments dans le monde.» Un sixième des exportations, soit 35 milliards d'euros par année, sont des médicaments. Ce secteur emploie quelque 20 000 personnes, dans la production, mais également de plus en plus fréquemment dans la recherche et le développement.

Le taux d'imposition des entreprises le plus bas d'Europe (12,5%, contre 18 à 31% en Suisse en tenant compte des impôts cantonaux) n'explique pas à lui seul l'explosion des implantations d'entreprises chimiques et pharmaceutiques qui représentent aujourd'hui 83 sociétés et 126 usines, dont celle de Novartis qui produit notamment l'anticancéreux Glivec.

«L'industrie pharmaceutique est consultée par avance par l'Etat pour tout ce qui concerne sa politique de santé et l'approvisionnement en médicaments, explique Brian Murphy, président de l'association irlandaise de pharmacie. L'industrie est considérée comme un partenaire, non comme un simple fournisseur.» Mary Harney rappelle que l'Irlande a réduit le nombre de contraintes réglementaires et que «chaque loi doit être évaluée selon son impact». La ministre s'inquiète cependant du fossé qui se creuse entre les Etats-Unis et l'Europe dans le domaine des crédits de recherche. «Les autres pays européens peuvent faire aussi bien que nous, c'est-à-dire baisser les impôts, ce qui, à terme, permet d'augmenter, grâce à la croissance économique, les revenus affectés à la recherche et au développement.»

Franz Humer, patron de Roche et président de la Fédération européenne des entreprises pharmaceutiques, a accueilli cette vision politique avec enthousiasme. «On devrait vous cloner et vous envoyer à Bruxelles», lui a-t-il rétorqué fin mai à Dublin.

La politique volontariste irlandaise en matière d'implantation d'entreprises fait que douze des vingt-cinq médicaments les plus vendus au monde sont fabriqués, et en partie développés, dans ce pays. La relève est en outre assurée: 37% de la population est âgée de moins de 25 ans, et 60% des jeunes adultes entrent à l'Université.

Le modèle irlandais, qui devrait conduire à une progression de 3,6% du produit intérieur brut en 2004, et de 4,8% en 2005, n'impressionne pourtant guère Thomas Hafen, responsable, auprès du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco), de la place économique. «La Suisse est l'un des meilleurs lieux d'implantation en Europe pour une entreprise. La Finlande ou l'Irlande par exemple ne disposent pas d'un réseau économique aussi dense et diversifié que le nôtre. Les entreprises veulent pouvoir disposer sur place du maximum de fournisseurs compétents.» Sans doute. Reste que le plus grand centre de production et de développement biotechnologique du monde n'a pas été construit au bord du Léman ou à Bâle, mais à Dublin.