Un financier lâche tout pour l’agriculture bio

Portrait Aymeric Jung a quitté les marchés pour accorder ses actions à ses convictions

Construire un abattoir et un laboratoire de transformation de viande afin que l’éleveur s’épargne cinq heures de route? Soutenir la culture biologique de semences anciennes et leur conservation? Créer un poulailler mobile pour fertiliser les terres? Voilà le genre de projet qui fait désormais vibrer Aymeric Jung. La quarantaine svelte, le regard souriant et le verbe facile, l’ex-spécialiste des produits dérivés et autres structurés déborde d’enthousiasme, de cet élan propre à ceux qui veulent bien faire. «J’arrête d’en parler à mes amis, ils n’en peuvent plus!» avoue-t-il. Ses boutons de manchette, un dé et une carte à jouer en argent, rappellent que le monde du grand casino financier n’est pas loin. «Je ne suis pas un de ces traders fous à bretelles», se défend-il. «Et ma démarche n’a rien d’une lubie bobo.» Voilà qui est dit.

Tout a commencé en 2007, lorsque apparaissent en Afrique les premières émeutes de la faim. L’indice FAO grimpe en flèche. «Certains investisseurs ont acheté des terres, les ont mises en culture pour finalement les revendre dans des fonds. Cela m’a semblé un peu cynique», raconte-t-il. A l’époque, après dix ans passés au Crédit Lyonnais et chez Credit Suisse, il est à son compte pour des investisseurs, côté «buy side», à Genève, dans l’idée de faire une pause. Mais les marchés le narguent, et il rejoint finalement ­Lehman Brothers à Londres… Pour vivre en direct, un an plus tard, le lundi 15 septembre 2008, la faillite retentissante de la banque d’affaires. C’est le début de la crise déclenchée par les «subprime» dont le monde ne s’est toujours pas complètement remis.

«C’était schizophrénique!»

Son équipe étant en partie reprise par la banque Nomura, il passe les mois suivants à liquider les produits de Lehman Brothers. «C’était schizophrénique. Je débouclais les positions de 7 heures à 20 heures et, le soir, je m’immergeais dans des lectures sur l’agro-écologie!» se souvient-il. Mais le tournant est pris. Il passe ses vacances à travailler à la ferme. Il assiste à toutes sortes de conférences. Et il découvre l’«impact investing», de l’investissement alliant rendement financier et responsabilité environnementale et sociale, que l’Américain Woody Tasch décline pour les PME agro­alimentaires et rebaptise Slow Money.

Séduit, il cofonde, en 2013, la branche francophone. «Depuis les années 2000, l’économie est dominée par les ratios financiers: il faut sortir de cette dérive et rediriger le capital vers ceux qui créent de la valeur tangible», résume-t-il. L’agroalimentaire lui semble être un secteur clé: «L’agro-industrie actuelle nous mène droit dans le mur. En agissant maintenant, on peut encore contrer le dérèglement climatique. Et si on n’y croit pas, on aura toujours amélioré notre qualité de vie!»

Il y a un an, Aymeric Jung quitte Nomura pour se consacrer à 100% aux sollicitations qui lui parviennent. A chaque fois, il s’agit de financer un projet qui permettra à la PME de franchir un cap dans sa croissance. Comme cette ferme, près de Beauvais, qui fabrique des œufs, les livre à des restaurateurs, et qui, pour se lancer dans l’élevage de bovins de boucherie, voudrait acheter les pâturages qui sont justement à vendre en face. Comme ce café de Lausanne, la Luncheonette, qui, pour développer sa restauration bio, doit agrandir son atelier. Comme encore ces maraîchers de l’Arc lémanique qui, pour livrer leurs clients à domicile, veulent étendre leur plateforme internet. «Ces PME démarrent souvent en étant déjà très endettées et les banques sont frileuses. Si le projet est solide et si les fonds ne financent pas un besoin de trésorerie, Slow Money apporte une solution plus souple», précise Aymeric Jung.

Retrouver un lien perdu

Le financement prend en général la forme d’une émission de dette, sur quatre à six ans, avec un taux allant de 4 à 5%. Les investisseurs s’y retrouvent: des taux corrects, pas de risque de change, un amortissement semestriel, des projets simples qui, contrairement aux start-up, génèrent rapidement des résultats, la possibilité de taux bonifiés… Sans compter la proximité, puisque Slow Money essaie de dénicher des investisseurs locaux qui ont ainsi la possibilité de tester sur place les fruits de leur placement.

«La génération des 30 à 50 ans a envie de savoir où va son argent, de lui donner du sens. Cette proximité le permet. Elle permet aussi au gestionnaire de patrimoine de renouer avec son cœur de métier en proposant des placements bien cernés, plus affectifs», plaide-t-il. Bref, il s’agit de retrouver le lien, souvent perdu, entre le financier et l’entrepreneur. Son grand espoir: convaincre des fondations régionales de consacrer 5 à 10% de leurs fonds à des projets Slow Money. Il sillonne aussi la France et la Belgique pour des conférences auprès des chambres agricoles, des associations bio, des groupes politiques. Et il se réjouit déjà de participer à une table ronde organisée par le Medef (Mouvement des entreprises de France), à Paris, en décembre.

Comment voit-il sa place dans cette association à but non lucratif? «Je suis passionné, mais je ne crois pas au pur bénévolat. Toutes les personnes de l’équipe, une quinzaine, ont une activité parallèle autour de la thématique de la nourriture ou de l’investissement. J’y réfléchis.»