Pour faire face aux coûts entraînés par la pandémie du Covid 19, nombreux sont ceux qui veulent faire appel aux ressources de la Banque nationale suisse. On y avait déjà songé pour soutenir l’AVS, ne devrait-on pas l’envisager de nouveau maintenant que les besoins sont encore plus criants? Pourquoi ne pas disposer d’une partie des 129 milliards de francs qui figuraient au 31 mars dernier dans les fonds propres de la banque?

Ce serait interférer dangereusement dans la conduite de la politique monétaire. Pour le comprendre, il faut décomposer une telle opération en ses deux phases:

Phase 1: le transfert

Si la Banque nationale devait retirer, disons 25 milliards de francs, de ses fonds propres pour les céder à un fonds de soutien, c’est à un transfert d’actifs auquel il faudrait procéder. Pour une banque centrale dont les actifs sont uniquement libellés en or ou en devises étrangères, ce transfert prendrait forcément la forme d’une cession de dollars et d’euros. Au terme de cette première phase, le fonds de soutien disposerait donc d’un portefeuille de devises d’une contre-valeur de 25 milliards de francs et la BNS verrait son bilan diminuer d’autant.

Phase 2: la création de francs

Comme le fonds de soutien a besoin de ressources en francs suisses, il devra échanger ses avoirs en dollars et euros contre du franc. S’il le fait sur le marché, ce serait contre-productif pour notre économie, car il pousserait ces devises à la baisse alors que la BNS lutte continuellement contre le renchérissement du franc. Pour éviter ce conflit, il pourrait demander à la Banque d’être sa contrepartie, de lui racheter «hors marché» les dollars et euros dont il veut se débarrasser. Cette opération faite, les devises retourneraient alors à la BNS dont le portefeuille retrouverait son niveau antérieur, et les 25 milliards de francs retirés des fonds propres de la Banque seraient remplacés par les 25 milliards nouvellement virés dans le compte du fonds de soutien par suite des rachats de ses dollars et euros. Les 25 milliards sont ainsi arrivés à bon port. Tout est bien qui finit bien?

Hélas non. Une telle opération en cache une autre: elle forcerait la BNS à injecter 25 milliards de francs de liquidités en dehors du cadre de sa politique monétaire, en flagrante violation du principe constitutionnel de son indépendance opérationnelle. Or 25 milliards ne sont pas banals pour la BNS ni pour l’économie suisse, ils représentent près de 30% de la valeur des billets en circulation ou le double des moyens engagés par la BNS en 2019 pour freiner l’appréciation du franc.

Toute distribution de bénéfices par une banque centrale dissimule une réalité: celle d’une création monétaire forcée. Une distribution de l’ordre de quelques milliards de francs, comme c’est le cas actuellement pour les bénéfices de la BNS, n’a pas d’impact monétaire significatif car elle correspond à l’augmentation tendancielle et non inflationniste de la liquidité, cela d’autant plus que des intérêts négatifs sont perçus par ailleurs. Mais lorsqu’on envisage un transfert de plusieurs dizaines de milliards comme ce serait le cas pour un fonds de soutien, c’est d’une perturbation monétaire majeure qu’il s’agit. Et cela même si ce transfert devait rester une opération unique.