Norvège

«Un fonds destiné aux générations futures»

Le fonds souverain norvégien est l’un des plus gros investisseurs au monde. Financé par la manne pétrolière et créé pour les générations futures, il tient à une approche de finance durable pour ses placements

Investisseur universel

Le fonds souverain norvégien est l’un des plus gros investisseurs au monde. Financé par la manne pétrolière et créé pour les générations futures, il tientà une approche de finance durable pour ses placements

Son directeur général le décrit comme un «pétrolier»: «difficile à manœuvrer rapidement, mais résistant aux crises». Car le fonds de pension gouvernemental norvégien (Government Pension Fund Global) est le plus important fonds souverain dans le monde. Avec ses quelque 830 milliards de francs (6000 milliards de couronnes norvégiennes) sous gestion, c’est aussi l’un des plus gros investisseurs du monde, toutes catégories confondues.

Invité à s’exprimer lors d’une journée de conférences sur la finance durable organisée par l’Institut GFRI (Geneva Finance Research Institute) de l’Université de Genève la semaine dernière, Yngve Slyngstad, directeur général du fonds, explique comment un tel mastodonte de l’investissement trouve du rendement sur les marchés tout en respectant certains principes éthiques.

Le Temps: Vos investissements proviennent des revenus du pétrole. Dans quelle mesure êtes-vous affectés par la chute récente des prix?

Yngve Slyngstad: Nos afflux de fonds dépendent directement des prix du pétrole. Ils sont de trois sources: les revenus liés aux champs pétrolifères détenus par l’Etat; les impôts payés par les entreprises actives dans le pétrole et les dividendes de Statoil dont l’Etat est le plus important actionnaire. En moyenne, nous comptons un apport de 200 milliards de couronnes norvégiennes (27,6 milliards de francs) par année. Ce montant va diminuer. Mais l’impact n’est ressenti au jour le jour que pour les afflux provenant des champs pétrolifères appartenant à l’Etat. Pour les impôts, le chiffre est revu une fois par mois par le Ministère des finances. Cela dit, la Norvège tend à être étiquetée comme un pays pétrolier. Ce n’est plus tout à fait vrai. Le gaz est devenu beaucoup plus important et les prix du gaz et du pétrole ne sont plus aussi corrélés qu’ils l’ont été dans le passé. L’impact est donc moins grand.

– Quel est l’effet d’une baisse des prix pour votre politique de placement?

– Nous avons tout simplement moins d’argent à investir. Mais cela n’affecte en rien notre stratégie, qui consiste à investir pour les générations futures.

– Auriez-vous espéré que les pays de l’OPEP se mettent d’accord la semaine dernière pour une baisse de la production de façon à soutenir les cours?

– Nous n’accordons pas trop d’importance à ces réunions. Mais il est évident que plus les prix sont élevés, mieux nous nous en tirons…

– Vous êtes le plus grand investisseur au monde, comment faites-vous pour ne pas perturber et influencer les marchés lorsque vous décidez d’acheter ou de vendre un titre?

– Nous nous voyons comme un stabilisateur des marchés mondiaux. Si vous prenez le dernier trimestre de 2008 et le premier de 2009, nous avons acheté des actions et vendu des obligations alors que tous les participants du marché faisaient l’inverse. Nous avons donc un rôle dans le maintien de l’équilibre des marchés.

– Pourquoi est-ce que le concept d’investissement durable est important pour vous?

– Nous représentons un fonds destiné aux générations futures. Nous devons penser à l’état du monde que nous allons leur laisser. Nous nous voyons comme un investisseur universel. Nous détenons 1% des marchés mondiaux au total et donc un petit peu de tout avec 8200 actions.

– Pourtant, vous restez minoritaires et vous vous gardez d’agir comme un actionnaire activiste pour changer les pratiques d’une entreprise. Pourquoi?

– Nous ne voulons pas intervenir directement. Nos règles stipulent que nous ne pouvons pas détenir plus de 10% du capital d’une entreprise. Dans les faits, nous ne dépassons pas 5%. Nous avons une approche basée sur des principes et une grande transparence. Nous faisons une distinction entre un investisseur activiste, ce que nous ne sommes pas, et un propriétaire actif, ce que nous sommes. Nous prenons notre rôle très au sérieux et nous agissons pour ce que nous pensons être le bien de tous.

– Certains fonds souverains cherchent des investissements qu’ils considèrent comme stratégiques pour leur pays. Ce n’est pas votre cas. Pourquoi?

– Nous sommes en effet des investisseurs purement financiers avec une vision à long terme. Les considérations d’intérêt stratégique ou national n’entrent jamais en ligne de compte. En outre, nous ne voulons pas imposer une vision norvégienne de ce qui doit être un investissement durable, nous nous basons sur des principes internationaux, dictés, notamment, par les Nations unies.

– N’y a-t-il aucune pression interne pour que vous investissiez dans des actifs stratégiques? Ou pour que vous investissiez dans des actifs norvégiens pour soutenir l’économie nationale?

– Il y a eu un débat au lancement du fonds [d’abord sous le nom de Oil Fund en 1990]. Mais un consensus s’est rapidement formé pour que, par définition et métaphoriquement, le pétrole ne touche jamais les côtes norvégiennes. Nous ne pouvons épargner qu’à l’étranger. Sinon, ce serait une question de politique budgétaire, qui n’appartient pas à la banque centrale, mais au gouvernement. En outre, il a été clairement défini dès le départ que nous n’aurions aucun rôle stratégique ou de politique étrangère.

– Vous avez des principes clairs et des actions où vous ne voulez pas investir pour des questions éthiques, comme les mines antipersonnel. En même temps, une partie de votre gestion est déléguée à des sociétés de gestion. Comment pouvez-vous être sûrs qu’elles ne le font pas non plus?

– Nous leur fournissons une liste d’entreprises dans lesquelles elles ne peuvent pas investir et nous surveillons ce qu’elles achètent. C’est d’autant plus facile à vérifier que nous exerçons toujours nous-mêmes les droits découlant de la propriétaire d’un titre, comme les votes aux assemblées générales.

– Comment trouver du rendement dans un monde où les taux d’intérêt sont aussi bas?

– Lorsque les taux d’intérêt sont aussi proches de zéro, il faut investir dans des actifs plus risqués. Savoir si la récompense est à la hauteur du risque, c’est une autre histoire. Nous ne sommes pas très enthousiastes concernant les obligations dans ce contexte. Mais quoi qu’il en soit, il faut s’attendre à des rendements plus bas qu’il y a une dizaine d’années, c’est évident. A long terme, notre objectif reste le même: obtenir 4% de rendement réel (hors inflation et coûts de la gestion du fonds). Mais la banque centrale norvégienne a commencé à exprimer l’inquiétude que ce but soit devenu irréaliste.

– Où voyez-vous des opportunités?

– Nous investissons partout. Ces deux dernières années, nous avons augmenté nos investissements dans les marchés émergents. Mais de manière générale, nous nous gardons de faire des déclarations sur ce que nous allons faire.

– Pour éviter de faire bougerle marché par anticipation?

– Avec 8200 entreprises, c’est comme si nous détenions tout le marché. Nous ne concentrons aucun investissement. Nous sommes comme un pétrolier: assez solide pour survivre aux crises, mais difficile à manœuvrer rapidement. Regardez nos performances: elles sont très proches des indices globaux d’actions et d’obligations. Nous avons une stratégie «neutre», soit 40% d’obligations et 60% d’actions. Nous essayons seulement d’être un peu meilleurs que les indices globaux, une fois les frais déduits. Et c’est le cas la plupart du temps, avec une surperformance de 25 points de base supplémentaires. C’est possible aussi parce que nos coûts de gestion, à 0,05% des actifs gérés, sont très bas.

– Vous investissez aussi dans l’immobilier, notamment en Suisse…

– Oui, c’est le cas, nous détenons l’immeuble de Credit Suisse à Zurich. Et nous sommes très présents en Suisse en général. Dans le marché actions, nous sommes l’un des plus grands investisseurs à la bourse suisse. Et nous sommes le deuxième plus grand actionnaire de Nestlé, par exemple.

– En Suisse, l’initiative Minder pour donner un plus grand poids aux actionnaires, notamment pour définir la politique de rémunération des dirigeants, a fait beaucoup de bruit. Des investisseurs institutionnels se plaignent d’un regain de travail administratif. Est-ce aussi une difficulté pour vous?

– Nous estimons que la définition de la politique salariale est du ressort du conseil d’administration. Mais nous suivons les règles des pays dans lesquels nous investissons.

– Pourquoi ne serait-ce pas du ressort de l’actionnaire, c’est pourtant un enjeu important de durabilité?

– Oui, mais les actionnaires élisent un conseil d’administration qui s’en charge. Si les actionnaires ne sont pas satisfaits, ils peuvent ne pas le réélire.

– Comment choisissez-vous vos investissements?

– Nous avons 400 employés répartis entre Oslo, Shanghai, Londres, New York et Singapour. Et nous pensons augmenter ces ressources à 600 personnes, notamment pour nous renforcer hors de Norvège. Nous fonctionnons comme les gérants de fonds de placement traditionnels: nos analystes étudient les entreprises, les visitent et rencontrent les dirigeants.

«En 2008-2009, nous avons acheté des actions et vendu des obligations, alors que tous les investisseurs faisaient l’inverse»

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