Un fonds souverain ferait baisser le franc suisse

Institutions L’explosion des réserves de la BNS et la perspective d’une hausse durable du franc lancent le débat

Il faudrait préférer les actions aux obligations pour préserver le patrimoine

«La BNS est déjà un fonds souverain en vertu de la taille de ses réserves», s’est exclamé Heinz Zimmermann, professeur à l’Université de Bâle, lors d’une table ronde. L’explosion des réserves à 498 milliards de francs (plus des trois quarts du PIB) relance le débat.

Les économistes sont partagés: «Dans les autres pays, les fonds souverains ne sont pas basés sur les réserves des banques centrales», fait valoir Philippe Bacchetta, professeur à l’Université de Lausanne. A terme, un problème menace cette belle construction en deux piliers, la future normalisation. «Lorsque l’inflation reprendra, la politique monétaire deviendra plus restrictive et la BNS devra réduire son bilan, c’est-à-dire vendre ses réserves. Un fonds souverain est plus difficile à liquider», observe l’économiste.

Le franc reste pourtant très fort. La Suisse a de bonnes chances de rester plus vertueuse que les autres. «Ce n’est pas seulement un problème de compétitivité qu’il faut adresser, mais aussi une chance historique. La Suisse n’a pas de pétrole mais un crédit de confiance exceptionnel», avance Pierre Pâris, président de la Banque Pâris Bertrand Sturdza. Le franc restera-t-il longtemps surévalué? Heinz Zimmermann a calculé qu’historiquement il faut en moyenne cinq ans pour corriger la moitié d’un écart par rapport à la parité du pouvoir d’achat.

Trois étapes clés

Si l’on veut mettre sur pied un fonds souverain pour la Suisse, il faut, selon Sergio Rossi, professeur à l’Université de Fribourg, décider des sources de financement, définir le pourcentage des devises qui entreront dans un tel fonds (par exemple, deux tiers des devises qui figurent dans les réserves), et déterminer l’utilisation de ces devises. «Il faut faire en sorte que ce soit l’économie suisse qui en bénéficie, directement ou indirectement (en vertu de critères décidés par le Conseil fédéral)», lance-t-il. Il faut de toute manière éviter de limiter la marge de manœuvre de la BNS dans sa propre politique monétaire.

Objectif de préservation

La banque centrale conserve des titres sans risque, des obligations souveraines (dollars et euros principalement). Mais la dette de l’Italie ou de la France n’est pas plus sûre que celle de Nestlé. Et les dividendes de solides multinationales sont plus attractifs que les taux d’intérêt actuels. En vertu de leur diversification internationale, les actions des grandes sociétés offrent enfin un hedge naturel aux risques de change. Pierre Pâris suggère donc d’augmenter sensiblement la part des actions dans les réserves (actuellement 15% de ses actifs) qu’elle gère de façon passive ou indicielle. Le banquier suggère de développer une gestion plus active dans le cadre d’une philosophie de préservation des réserves à long terme.

Il propose de répartir les réserves entre deux «poches». L’une correspondrait aux réserves «normales» d’une banque centrale (entre 25 et 75% du PIB), soit aujourd’hui environ 300 milliards de francs en obligations souveraines et en or. L’autre serait constituée de réserves «exceptionnelles» (200-250 milliards) et composée d’actions de sociétés internationales de qualité, mais aussi d’actifs moins volatils comme des obligations corporate, des infrastructures, de l’immobilier et du private equity de premier ordre.

L’avantage d’investir 250 milliards de francs en actifs réels est considérable, à son avis. La Suisse éviterait la dépréciation progressive des monnaies autres que le franc. Elle n’aurait plus comme principale alternative de contribuer au financement des déficits de grandes économies non vertueuses, avec in fine des avoirs monétaires en devises susceptibles de se déprécier.

Eviter une politisation

Des conditions réglementaires sont de toute manière nécessaires à son fonctionnement, selon Pierre Pâris. Sous l’angle de la gouvernance, par exemple. Un comité de gestion indépendant devrait être mis en place. Le statut de la BNS devrait aussi être modifié. Une sortie de la bourse des actions de la BNS serait peut-être à considérer.

Les modalités paraissent complexes. «Serait-ce les politiques qui s’en occuperaient? A mon avis, on entre sur du terrain mouvant. De manière plus générale, cela introduirait un contrôle politique sur la gestion de la BNS et on créerait sans doute un précédent», avance Philippe Bacchetta. «Pourquoi s’arrêter à la gestion des réserves et ne pas s’occuper de la gestion du personnel, voire de la politique monétaire?» s’interroge l’économiste.

Le marché ne permettra pas durablement à la BNS d’arbitrer des monnaies papiers (reçues en contrepartie de la vente d’un franc sur­évalué) contre des actifs réels. Le calme reviendrait et le franc s’ajusterait alors à sa juste valeur, estime Pierre Pâris.