enquête

Un Genevois fait figure de pièce maîtresse dans un scandale financier en Malaisie

Accusé de chantage, X.L. a été arrêté lundi en Thaïlande, sur plainte de son ex-employeur. Les données qu’il a volées à PetroSaudi porteraient sur le détournement de 700 millions de dollars

Un Genevois fait figure de pièce maîtresse dans un scandale financier en Malaisie

Enquête Accusé de chantage, X.J. a été arrêté lundi en Thaïlande, sur plainte de son ex-employeur

Les données qu’il a volées à PetroSaudi porteraient sur le détournement de 700 millions de dollars

D’un côté, l’antenne genevoise de PetroSaudi et ses ambitions en Asie. De l’autre, le premier ministre malaisien Najib Razak et son fonds souverain. Entre les deux, X.J, ex-directeur de la multinationale énergétique, arrêté lundi dans sa maison de Koh Samui en Thaïlande après avoir provoqué une tempête politique en Orient. De famille espagnole immigrée, et connu des milieux financiers genevois, l’homme de 49 ans est soupçonné d’avoir livré des données informatiques volées à PetroSaudi, impliquant le sommet de l’Etat malaisien dans une fraude colossale.

Les faits remontent à l’automne 2009. Date à laquelle PetroSaudi et 1MBD, le fonds de développement stratégique de Kuala Lumpur – aujourd’hui endetté à plus de 11 milliards de francs, selon Merrill Lynch –, s’accordent pour former une coentreprise afin d’accélérer les investissements moyen-orientaux en Malaisie. Le partenariat porte sur la somme initiale d’un milliard de dollars. A laquelle s’ajouteront d’autres montants comparables. La transaction la plus controversée: la disparition de 700 millions de dollars qui, par l’entremise d’un «golden boy» malaisien de 28 ans, Taek Jho Low – dit «la baleine» –, auraient fini dans des coffres helvétiques, après avoir transité par des paradis fiscaux anglo-saxons. Ce que PetroSaudi et le gouvernement malaisien réfutent.

Le parfum de scandale s’est répandu fin février dernier dans les colonnes du Sunday Times et du Sarawak Report. Vendredi, la rédactrice en chef de ce blog britannique, Clare Rewcastle Brown, s’est rendue à Genève pour s’entretenir avec des proches de X.J. «Ils ont pu communiquer vendredi avec lui, pour la première fois depuis son incarcération», résume-t-elle, avant de s’interroger sur la base légale de sa détention.

Car pour cette journaliste d’investigation née en Malaisie, X.J. est un donneur d’alerte, persécuté par PetroSaudi et les autorités malaisiennes soucieuses de récupérer les ordinateurs et autres racks de mémoires sensibles saisis. «J’ai en ma possession 3 millions de courriels détaillant l’affaire criminelle entre l’Etat malaisien et PetroSaudi. L’argent siphonné est actuellement entreposé dans des banques à Zurich, comme BSI, RBS et Coutts. Mais aussi d’autres établissements helvétiques privés, installés notamment à Singapour. Dans les semaines qui viennent, je m’engage à publier de nouveaux noms», explique-t-elle.

Clare Rewcastle Brown et le Fonds Bruno Manser avaient saisi en décembre dernier le Ministère public de la Confédération, pour corruption, détournement de fonds, transactions financières frauduleuses, gestion déloyale et blanchiment d’argent. Le parquet fédéral a classé la plainte, se refusant à ouvrir une enquête pénale. L’ordonnance de non-entrée en matière que nous avons pu consulter mentionne notamment «un manque de preuves» dans ce dossier. «J’ai tenté de bousculer vos autorités pour les inciter à agir. Sans toutefois mentionner mes sources. J’ai même envoyé à nouveau par e-mail des informations plus détaillées, il y a six semaines environ. On ne m’a jamais répondu», déplore-t-elle.

La journaliste londonienne a également fait parvenir cette semaine une lettre ouverte aux Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) pour les inviter à lancer des investigations sur PetroSaudi. Contacté par Le Temps, le DFAE confirme suivre la situation de près en Thaïlande, à travers sa branche consulaire, mais ne souhaite en l’état faire aucun commentaire sur les éventuelles ramifications de cette affaire à Genève.

Pour PetroSaudi et le gouvernement malaisien, X.J. n’est autre qu’un maître chanteur, doublé d’un escroc. Les deux partenaires nient toute malversation, accusant l’ex-responsable informatique d’avoir falsifié les données volées avant de les remettre aux médias britanniques. «Un crime regrettable, qui a malheureusement été politisé en Malaisie», écrivait mercredi la multinationale énergétique sur son site internet.

X.J., auparavant administrateur du Z Cube au Seujet, un club de nuit genevois depuis remplacé par le Envogue, a travaillé pour PetroSaudi de 2009 à 2011. Il a quitté l’entreprise en mauvais termes. Suite à un «comportement allant à l’encontre des règles internes de la société», il a été remercié non sans avoir perçu l’équivalent de 3,8 millions de francs de «dédommagement». Pire: PetroSaudi l’accuse d’avoir tenté, lors d’un récent entretien physique sur le territoire thaï, de lui soutirer 2,5 millions de francs supplémentaires, en échange des disques durs subtilisés; faute de quoi XJL. aurait «remis les informations confidentielles à des concurrents» de son ancien employeur.

«C’est totalement faux, PetroSaudi a utilisé ce prétexte pour le faire arrêter. Il existe des preuves matérielles que le prétendu rendez-vous avec un représentant de son ancienne firme n’a jamais eu lieu [ndlr: des photos de lui, posant avec son épouse enceinte dans une région éloignée de la soi-disant rencontre, auraient été prises à la période indiquée par PetroSaudi]. La dernière entrevue entre X.J. et son ex-employeur date en réalité d’il y a trois ans», affirme Clare Rewcastle Brown.

Dernièrement, la presse malaisienne compare plus volontiers X.J. à Pierre Condamin-Gerbier, qu’à Hervé Falciani. «Un homme qui a souffert sentimentalement, sans avenir professionnel, mais aimant les hôtels de luxe», peut-on lire sur la revue de presse de 1MBD. Le rapprochement s’arrête là, car les journalistes asiatiques attribuent aussi à X.L. un fort penchant pour l’alcool et la publication sur les réseaux sociaux d’un corps fortement tatoué sur des Harley-Davidson. «Suite aux remous sans précédent provoqués par nos révélations, les médias locaux, quasi tous à la solde de l’Etat, ont lancé une violente campagne de décrédibilisation contre X.J.», conclut Clare Rewcastle Brown.

«L’argent siphonné a atterri dans des coffres suisses. Ces prochains jours, je vais publier de nouveaux noms»

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