Un gisement de pétrole au Congo-Brazzaville suscite des tensions en Suisse. Un groupe britannique, World Natural Resources (WNR), a déposé mardi à l’encontre du négociant Mercuria, une demande d’arbitrage auprès de la Chambre de commerce internationale de Paris, selon nos informations. WNR estime avoir été «court-circuité» par le poids lourd genevois des matières premières. Ce dernier aurait violé ses engagements contractuels autour de ce gisement et lui aurait fait perdre 200 millions de dollars.

L’affaire est complexe et elle débute en 2012, selon les demandeurs. Cette année-là, une société est créée au Royaume-Uni, WNR, pour participer à l’exploitation d’un bloc pétrolier prometteur au large de Pointe-Noire, Marine XI. WNR appartient à deux actionnaires qui veulent acheter les parts dans Marine XI qu’un groupe genevois, Vitol, propose à la vente.

WNR sollicite les services de Gad Cohen, un connaisseur du golfe de Guinée au carnet d’adresses fourni. Il étudie le projet, se dit convaincu que Marine XI donnera lieu à des découvertes, acquiert des parts dans WNR et se charge de trouver un investisseur qui financera le projet aux côtés de WNR. Gad Cohen sollicite ses contacts à Genève.

Joint-venture à Pointe-Noire

Mercuria, qui chercherait à diversifier ses activités dans la production de pétrole, se dit intéressé et fait appel à une société partenaire, Energy Complex, basée à Dubaï, indique Gad Cohen. Mercuria aurait utilisé cette entreprise pour des questions de discrétion, notamment parce que le groupe ne voulait pas apparaître face à son concurrent Vitol, selon un rapport de l’ONG Global Witness publié en 2019.

Début 2013, Mercuria et Energy Complex investissent 15 millions de dollars et créent une joint-venture avec WNR à Pointe-Noire, WNR Congo (Energy Complex en détient 49,9% et 50,1% appartiennent à WNR). WNR Congo obtient ainsi 23% des parts de Marine XI. Le reste est détenu par un groupe vietnamien, l’Etat congolais et Soco, une société britannique spécialisée dans l’exploration de pétrole.

«Notre équipe pousse Soco à explorer vers d’autres endroits du bloc, proches du bloc voisin où du pétrole avait été découvert, et on y trouve du brut», souligne Gad Cohen. De quoi extraire 20 000 barils par jour. Marine XI est valorisé à 450 millions de dollars. Le groupe vietnamien vend sa part, que WNR Congo rachète pour détenir désormais 31,5% du projet. «Tout était bien parti, on avait racheté pour pas trop cher et on se dirigeait vers une production de pétrole», selon Gad Cohen.

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Mais les choses se compliquent en 2018 quand Soco, le principal actionnaire avec 40% des parts, décide de les vendre lui aussi, à une société qui ne participait pas au projet jusque-là. «Je propose alors au patron de Mercuria, qui l’accepte, d’exercer le droit de préemption de WNR Congo, comme le prévoit la loi congolaise, pour racheter les parts de Soco, indique Gad Cohen. Mais Mercuria nous a court-circuités et est allé directement voir l’Etat congolais sans nous prévenir.» Selon lui, le groupe genevois aurait dépêché au Congo un émissaire «qui a ses entrées à Brazzaville» pour proposer à l’Etat congolais, alors très endetté, de lui avancer de l’argent en échange des parts de Soco.

Une opération qui aurait permis à Mercuria, par le biais d’une filiale au Congo, Mercuria E&P Congo, d’obtenir les 40% de Soco. «Mercuria nous a proposé un million de dollars pour régler l’affaire, ce que nous avons refusé», affirme Gad Cohen. Dans une lettre en septembre 2020, que nous nous sommes procurée, le ministre des Hydrocarbures congolais estime que la décision d’attribuer à Mercuria E&P Congo la part de Soco est «parfaitement légitime».

«Informations erronées et tendancieuses»

«Mercuria est très surpris d’apprendre par voie de presse qu’il existerait une procédure d’arbitrage concernant une société de son groupe. A ce jour, aucune demande d’arbitrage n’a à sa connaissance été notifiée», indique un porte-parole de Mercuria. Les sociétés du groupe Mercuria n’ont, par ailleurs, aucune relation avec la société WNR Ltd. En outre, les informations qui nous sont ici transmises par vos soins (ndlr: celles mentionnées ci-dessus) sont erronées et tendancieuses». La chambre parisienne dispose d’une douzaine de jours pour notifier les parties suite au dépôt d’une demande.

Le gisement de Marine XI figure au centre d’une longue enquête, menée par le parquet de Milan, à l’encontre du groupe italien ENI. Ce dernier a payé ce printemps 11,4 millions de dollars, ce qui a mis fin à la procédure.

Avant sa demande d’arbitrage contre Mercuria et Energy Compex, WNR a déposé en mai une plainte devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), à Washington, à l’encontre de la République du Congo. WNR estime que Brazzaville l’a exproprié de son bien dans des conditions qui ne respectent pas un accord entre le Congo et le Royaume-Uni, où siège la société. La balle est donc désormais dans le camp des cours d’arbitrage.