Israël n'est pas seulement une puissance militaire régionale et le paradis de la high-tech. C'est aussi un pays où la majorité de la population boucle difficilement ses fins de mois et où la misère n'a cessé de s'étendre depuis le déclenchement de l'Intifada. Selon un rapport publié mardi par le Bitouah Leumi (l'office de la sécurité sociale), 1 427 000 ressortissants de l'Etat hébreu (22,4% de la population du pays) vit désormais sous le seuil de pauvreté établi à un revenu mensuel brut de 470 francs suisses pour une personne vivant seule et à 750 francs suisses pour un couple sans enfants. Cela alors que le niveau des prix dans l'Etat hébreu est souvent plus élevé que dans la plupart des grands pays européens.

La situation s'est surtout aggravée en 2002 et 2003 lorsque le ministre du Trésor, Benjamin Netanyahou, a décidé de sabrer dans les allocations sociales et les aides aux plus défavorisés afin de financer l'effort de guerre, la lutte antiterroriste et la poursuite de la construction dans les territoires occupés. Outre le licenciement massif de fonctionnaires et le recours à des agences de travail temporaire pour en remplacer certains, 108 000 ménages ont perdu la moitié de leurs allocations familiales. Les pensions, les indemnités de chômage (10,7% des travailleurs sont sans emploi) ainsi que les budgets destinés au remboursement des soins des malades et des personnes âgées ont été rabotés.

Dans la foulée, l'Etat a coupé la plus grande part des subsides qu'il accordait au secteur de la culture, aux maisons de soins pour les malades du sida, aux abris pour femmes battues, à certains hôpitaux (le principal asile de Tel-Aviv a fermé ses portes, et ses malades se sont retrouvés dans la nature), ainsi qu'aux collectivités locales dont 10 000 employés n'ont pas été payés pendant un à deux ans.

Certes, la pauvreté n'est pas un phénomène nouveau en Israël, puisque la communauté arabe du pays (40% de défavorisés) vit dans des conditions difficiles depuis la création du pays en 1948 et que les juifs ultraorthodoxes ont toujours préféré étudier les Saintes écritures en vivant de dons plutôt que de travailler. Mais ces dernières années, la précarité – et même la faim – s'est largement étendue au-delà de secteurs spécifiques de la société. Au point qu'en septembre dernier, un sondage effectué par l'institut Heker révélait que 31% des Israéliens plaçaient la peur de la pauvreté au premier plan de leurs préoccupations devant la crainte des attentats.

Le nouveau rapport du Bitouah Leumi constate en tout cas que 10 000 familles sont venues rejoindre la cohorte des miséreux en 2003. Paradoxalement, ces «nouveaux pauvres» bénéficient d'un emploi, mais celui-ci est souvent payé en dessous du minimum légal. De plus, l'enquête révèle que 600 000 enfants ne mangent pas tous les jours et qu'une partie d'entre eux a cessé de fréquenter l'école parce que leurs parents n'arrivent pas à assumer les frais découlant des études.

Au début des années 90, on ne comptait qu'un seul «restaurant du cœur» par grande ville israélienne. Désormais, ils sont plusieurs centaines sur l'ensemble du pays. Ils fonctionnent toute l'année, sans subsides, et grâce à des volontaires. Le ministre du Trésor refusant de revenir sur sa décision de sabrer dans les budgets sociaux, plusieurs députés d'opposition préparent donc une proposition de loi obligeant les chaînes de grande distribution à offrir leurs stocks de produits invendus aux soupes populaires.