Médias

«Quand un journal disparaît, qui perd? La population!»

Dominique Anglade, la ministre de l’Economie du Québec, souhaite intensifier les échanges avec la Suisse. Elle nous explique son programme d’aide à la presse

Elle a déjà rencontré trois fois Doris Leuthard et vient à Davos pour parler affaires. Rencontre avec Dominique Anglade, vice-première ministre du Québec et ministre de l’Economie de la province canadienne. Cette quadragénaire née de parents haïtiens a rejoint la politique après une brillante carrière dans le privé (McKinsey, Procter & Gamble, notamment).

Elle occupe un poste stratégique au sein du gouvernement local pour le compte du Parti libéral de centre droit. Dominique Anglade souhaite tisser des liens plus forts avec la Suisse. «Autour de Québec et Montréal, nous avons plusieurs villes moyennes que nous aimerions lier avec d’autres cités à l’étranger, comme en Suisse, notamment sur le thème de l’énergie, des voitures autonomes.»

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Le Temps: Comment abordez-vous la transition numérique au Québec?

Dominique Anglade: Le Québec se porte très bien. Nous avons moins de 5% de taux de chômage, l’économie crée des emplois de qualité, les finances publiques sont saines, et nos ratings remontent. Nous souhaitons aller plus loin avec des investissements dans l’éducation et l’innovation. Notre gouvernement a donc lancé une stratégie numérique à la suite d’une large consultation de la population. Nous abordons tous les domaines avec en tout plus de 1 milliard de dollars canadiens d’investissement (770 millions de francs).

– Comment l’aide à la presse s’inscrit-elle dans cette vision?

– Il faut d’abord expliquer le contexte média du Québec. Il y a un quotidien indépendant, Le Devoir, qui ne fait pas partie d’un conglomérat. Contrairement à La Presse par exemple, qui dépend de Power Corporation, et du Journal de Québec, qui est dans le giron de Québecor. Nous avons souhaité soutenir l’entreprise qui possède Le Devoir.

– C’est habituel?

– Chez nous, quand il s’agit d’obtenir un soutien dans la transition numérique, on va répondre présent dans la mesure du possible, surtout s’il y a des emplois en jeu et si l’entreprise souhaite réellement se transformer. Nous soutenons aussi la presse en région pour que la population locale puisse avoir accès à une certaine qualité d’information dans toutes les zones du Québec. Cela s’opère à travers un groupe, Capitales Médias, à la tête de quotidiens régionaux qui souhaitent opérer leur transition numérique.

– Cette approche est-elle bien acceptée?

– Nous soutenons deux groupes qui ont soumis un plan d’affaires crédible. Chez les conglomérats, ils ne voient pas cette intervention d’un bon œil et nous faisons face à des critiques. Mais le vrai débat est ailleurs: les journalistes pourront-ils travailler en toute liberté? C’est clair de notre côté: je n’ai pas investi dans une rédaction mais dans une entreprise. Il n’y a aucune intervention de notre part dans l’éditorial. Historiquement d’ailleurs, Le Devoir a toujours été critique vis-à-vis des gouvernements successifs.

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– Est-ce le rôle d’un gouvernement?

– Si un tel journal disparaît, qui perd? La population! Dans les régions qui dépendent de ces médias, il y a une forte demande à ce sujet et le gouvernement se trouve légitimé à intervenir. Il y a bien sûr des débats mais l’initiative a été bien acceptée. Nous avons par ailleurs une TV publique fédérale et une autre provinciale, mais les journalistes ont toujours été très libres et ils ont leur code d’éthique.

– Que se passera-t-il après la transition numérique pour ces médias?

– Les plans d’affaires des entreprises soutenues prévoient des revenus nouveaux qui seront générés par les plateformes. Nous verrons ensuite comment les choses évoluent.

– Comment se structure l’aide à la presse du gouvernement?

– Nous intervenons sous forme de prêt avec un taux d’intérêt comme on le pratique dans d’autres secteurs. Cela s’étalera sur les trois prochaines années. Dans le cas du Devoir par exemple, l’entreprise investit 5 millions de dollars canadiens (3,8 millions de francs) dans sa transformation et nous intervenons à hauteur de 500 000 dollars. Pour Capitales Médias, sur un programme de 25 millions nous intervenons pour 10 millions. Il y a aussi un programme mis au point par le gouvernement de plus de 30 millions de dollars pour soutenir les hebdos, des plus petits médias. Pour les grands médias publics, ils sont payés par les impôts provinciaux et ne sont pas distingués du reste des taxes.

– Comment faire pour que les francophones pèsent encore dans le débat public au Canada?

– De tout temps, la défense de la langue française a été au cœur de notre histoire. La question de la souveraineté du Québec est en veilleuse aujourd’hui, cela amène des changements. La campagne pour les prochaines élections en automne risque de peser moins sur l’opposition entre fédéralisme et souverainisme que sur le genre de gouvernement que l’on souhaite avoir. Au-delà, nous sommes très agressifs sur les marchés étrangers. Nous avions 100 entreprises présentes au CES à Las Vegas avec une grosse délégation. Le fait français nous rend très créatifs et on mise là-dessus pour les marchés étrangers.

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