Matières premières

Un livre brise trois tabous sur la naissance du trading en Suisse

Pour la première fois, un négociant en pétrole publie des confidences sur sa vie professionnelle. Impôts, manipulation du marché, bonus: les révélations croustillent sur cette industrie encore très secrète. Enquête sur une confession

L'ouvrage, mystérieux, fait bruisser le monde des matières premières depuis des mois. Son auteur écrit sous le pseudonyme de Jonathan Ford. C'est un ancien trader en pétrole, qui a vécu à Genève et travaillé dix ans pour le numéro un du secteur, Vitol.

En Suisse, cet Anglais au psychisme torturé a vu le négoce pétrolier exploser sous ses yeux, au point de devenir une industrie stratégique – grâce à des gâteries fiscales qu'il est sans doute le premier à détailler.

Le livre* de Jonathan Ford est sans précédent. Jamais un négociant en pétrole n'avait exposé de sa plume les secrets de sa corporation. «Il y a une sorte de loi du silence dans ce milieu, explique un trader genevois. Et ceux qui font ce métier ne sont en général pas des grands littéraires.»

Bonne blague fiscale

Le véritable nom de Jonathan Ford est connu du Temps. L'un de ses anciens collègues de Vitol, qui a lu l'ouvrage, confirme pour l'essentiel sa véracité.

Nous sommes au début des années 1990. Jeune trader londonien né à Jersey, Jonathan Ford est envoyé par Vitol à Genève. Le bureau ne compte qu'une vingtaine d'employés, mais il est déjà stratégique. L'essentiel des contrats pétroliers du groupe y sont fiscalisés. Le directeur de la succursale, grand Hollandais féru de tennis, est censé effectuer ces transactions en personne. En réalité, elles se font à Londres, où Vitol dispose alors de son centre effectif.

«Oui, c'était une blague, s'amuse Jonathan Ford, joint par téléphone à son domicile du Texas. Tous les traders étaient à Londres. La politique, c'était d'envoyer un télex ou un e-mail à Genève qui disait: «Nous vous suggérons d'appeler Total, Shell, pour faire tel ou tel deal», alors qu'on l'avait déjà fait à Londres!»

«Les Suisses ont été plus malins»

Un autre ancien trader de Vitol précise l'avantage du système: «En Grande-Bretagne, Vitol était taxée sur le volume de transactions, trois cents par baril, quel que soit le résultat de l'entreprise. Les Anglais pensaient qu'ainsi, ils récupéreraient plus de revenus. Les Suisses ont été plus malins. Ils ont accepté qu'on paie 5% d'impôt sur le bénéfice. Du coup, tous les bénéfices de Vitol au niveau mondial sont passés par la Suisse. Et après l'an 2000, ces bénéfices se comptaient en milliards!»

Pour donner plus de substance à son siège suisse – et continuer à profiter d'impôts bas – Vitol a fini par déplacer près de 200 employés à Genève, devenu au fil du temps son siège principal.

Vitol ne s'est pas exprimé sur les détails, fiscaux ou autres, donnés par Jonathan Ford dans son livre. De son propre aveu, le trader souffre de dépression. Il est fragile psychologiquement. L'écriture est pour lui un moyen de tenir bon.

«M. Ford malheureusement ne va pas bien du tout et il serait de ce fait inapproprié pour nous de commenter ses écrits», déclare Vitol dans une prise de position envoyée par courriel. «Veuillez noter que Vitol conduit ses affaires en accord avec toutes les lois et réglementations applicables, et attend de ses employés qu'ils appliquent le code de conduite de la société et ses hauts standards de comportement.»

«Squeeze» et manipulations d'indices

Le livre décrit aussi en détail les astuces utilisées par les traders pour manipuler le marché pétrolier. Les prix du brut et des produits sont basés sur des indices. Certains sont faciles à influencer, car basés sur d'assez faibles volumes de pétrole. Le trader peut donc acheter des cargos à des prix aberrants pour orienter les indices à la hausse ou à la baisse. Il encaisse une petite perte sur la transaction physique, mais réalise ensuite un profit bien plus élevé grâce à des produits dérivés de type swap, qui donnent le droit d'acheter de gros volumes à des seuils de prix déterminés.

«En 1996, on ne savait pas encore comment ça marchait, vendre un cargo à un mauvais prix pour gagner sur les swaps, précise Jonathan Ford. Mais après Vitol est devenu vraiment bon à ce jeu et a fait énormément d'argent.»

Autre procédé, le squeeze, ou «pressage» du marché. Il s'agit de créer des pénuries artificielles pour revendre ses cargaisons à des prix élevés. Exemple: en 1998, le trader anglais Arcadia a acheté tous les cargos de brent (pétrole brut de la mer du Nord, qui sert de référence aux prix mondiaux du pétrole) pendant un mois, afin de les revendre à l'Afrique du Sud.

Selon Jonathan Ford, ces tactiques ont profité non seulement à Vitol, mais aussi aux traders suisses Glencore et Sempra, futur Mercuria, un autre grand négociant basé à Genève.

Les manigances du Mayfair Pub

En Europe au moins, ces procédés ne sont pas illégaux, précise Jonathan Ford. Mais les traders n'aiment pas en parler ouvertement. D'autant qu'ils doivent souvent s'entendre entre concurrents pour que les squeezes et les manipulations d'indices fonctionnent.

A Londres, le Mayfair Pub était le lieu où ces manigances s'organisaient. Selon un autre ancien trader, un club informel, dit «de la mer du Nord», réunissait négociants et grandes compagnies pétrolières à Londres pour organiser des squeezes – sans que les médias ou acteurs pétroliers moins sophistiqués soient au courant.

Pourquoi vendre la mèche maintenant? Outre l'aspect psychiatrique, Jonathan Ford semble amer d'avoir quitté Vitol en 1997, peu avant que l'entreprise décolle vraiment. Ses dirigeants, traders et simples employés ont ensuite empoché des fortunes – un troisième aspect de leur métier dont les négociants parlent peu à l'extérieur.

Gagner des millions

Chez Vitol, grâce aux actions remises aux employés, «chacun se faisait 4-5-6 millions de dollars par an, estime Jonathan Ford. Un senior trader pouvait gagner 10 à 30 millions, plus les bonus, pendant 10 ans! Même un opérateur [qui gère l'exécution des contrats pétroliers et les déplacements de navires] pouvait faire 2-3 millions par an. J'ai connu un opérateur qui avait une part minuscule et a pris sa retraite avec 40 millions de dollars! Il n'avait jamais rêvé pouvoir gagner une telle somme.»

Aujourd'hui, Jonathan Ford est largement retiré des affaires. Ses informations sur le trading pétrolier commencent à dater. Reste la valeur historique d'un livre qui, pour l'instant, demeure unique en son genre.

Depression, Oil Trading & A Mind At War With Itself, Chipmunka Publishing, 2016

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