Voilà un document instructif sur les curieuses mœurs de certains banquiers des Caraïbes. Publié mercredi à Washington, le rapport rédigé par les membres démocrates de la sous-commission du Sénat sur les investigations est un réquisitoire particulièrement accablant pour deux établissements basés à Antigua: la Swiss-American Bank (SAB) et la Swiss-American National Bank (SANB), contrôlées, au travers d'un réseau de sociétés-écrans, par le financier Baruch «Bruce» Rappaport, établi à Genève depuis les années 50 et principal actionnaire de la banque suisse Bank of New York-Intermaritime.

Depuis leur création au début des années 80, les deux banques ont connu une succession de scandales qui ne les a pas empêchées de poursuivre leurs activités jusqu'à aujourd'hui. Leur fondateur, Marvin Warner, qui fut ambassadeur américain en Suisse à la fin des années 70, a été condamné pour banqueroute frauduleuse en 1987. Le directeur général entre 1981 et 1984 de la holding Swiss American, qui contrôlait les deux banques, est soupçonné par les autorités américaines de blanchiment, tout comme un administrateur de longue date de la SAB. Plusieurs millions de dollars soutirés à des investisseurs naïfs, et parfois apportés en liquide dans des valises, ont atterri sur les comptes des deux banques entre 1986 et 1995, sans que leurs dirigeants, pourtant informés de l'origine suspecte des fonds, aient pris des mesures pour en arrêter l'influx.

Le Sénat s'indigne particulièrement du comportement de Peter Herrington, directeur général du groupe Swiss American de 1984 à 1987. Ce banquier assista activement le blanchisseur John Fitzgerald, qui travaillait pour les barons de la drogue de Boston, les frères Murray, dans le recyclage de fonds provenant du trafic de stupéfiants et même du trésor secret de l'IRA, l'armée républicaine irlandaise. Il fut licencié en 1987 sur l'intervention personnelle de Bruce Rappaport, qui s'inquiétait de voir des millions de dollars déposés dans sa banque par des gens dont il ignorait les activités réelles. Cette attitude honorerait davantage le banquier, si celui-ci n'avait pas fait preuve d'une parfaite hypocrisie en d'autres circonstances: selon le rapport, il avait donné pour instructions au personnel de ses banques d'Antigua de ne jamais le désigner comme propriétaire, alors même que les dirigeants de ces banques se rendaient régulièrement à Genève pour le consulter sur la conduite des affaires. En 1990, le directeur général de SAB, John Greaves, niait tout lien entre Bruce Rappaport et les deux banques, alors que le milliardaire genevois l'avait mis lui-même à ce poste…

Dans les dernières années, le volume d'affaires traité par les banques du groupe Swiss-American s'est nettement accru grâce à la pratique des paris sportifs sur Internet, une activité légale à Antigua mais pas aux Etats-Unis. Des centaines de sites encouragent les parieurs à envoyer leurs mises sur des comptes de la SAB. Cette activité – souvent utilisée comme couverture par les blanchisseurs d'argent – apporterait à la banque plusieurs millions de dollars chaque mois.

Le document donne une image modérément flatteuse d'Antigua, île tropicale où se sont croisés, à l'ombre d'un secret bancaire presque absolu, escrocs de haut vol et trafiquants d'armes au service des narcos colombiens. En 1997, Bruce Rappaport est devenu ambassadeur d'Antigua en Russie. Mais les grandes banques américaines – Citibank, Bank of America, Bank of New York – ne sont pas épargnées: elles ont maintenu des relations avec la SAB et la SANB en dépit de la réputation douteuse de ces établissements. Une réputation que les avocats de Bruce Rappaport espèrent corriger en assurant que ses banques ont, depuis quelques années, pris des mesures drastiques contre le blanchiment.