Le filon semble inépuisable. Parmi les 1000 solutions pour le climat identifiées par la Fondation Solar Impulse et présentées publiquement mardi, on trouve Joulia. Ce dispositif conçu à Bienne est monté sur l’écoulement de la douche et permet de récupérer la chaleur de l’eau usée pour préchauffer les tuyaux d’arrivée de l’eau qui sortira du pommeau – des économies en énergie qui représentent pour un ménage de quatre personnes l’équivalent de celle produite annuellement par 15 m² de panneaux solaires. La société tessinoise Bioma s’est elle vu décerner la certification pour son produit Kopros, un mélange d’enzymes et de bactéries pulvérisé sur la litière des animaux d’élevage pour éliminer les émissions d’ammoniac et de méthane.

Il y a aussi Antismog, un boîtier à hydrogène conçu à Paris, qui s’adapte à tous types de véhicules pour augmenter la combustion de carburant et ainsi diminuer jusqu’à 80% le taux de gaz et particules non brûlés qui sont aujourd’hui rejetés. Ou encore Deinking, un processus mis au point en Espagne pour retirer l’encre et les pigments dans le plastique, afin d’obtenir une matière secondaire similaire au plastique vierge et faciliter ainsi son recyclage.

Certaines des solutions désormais estampillées du label de la fondation en sont au stade de la start-up, voire du prototype, et cherchent des investisseurs, d’autres sont déjà commercialisées à large échelle et visent de nouveaux marchés. «Toutes ont évidemment en commun d’être bonnes pour la planète. Mais aussi d’être rentables», souligne Bertrand Piccard, président de Solar Impulse, dans un entretien accordé au Temps. C’est d’ailleurs ce dernier point qui distingue son label de la multitude d’autres certifications environnementales. Et c’est l’axe sur lequel l’explorateur articule son combat.

Des solutions plutôt qu’un problème

«L’idée a germé en 2015, lors de la Conférence de Paris sur le changement climatique (COP21) où j’étais invité. En voyant la lenteur des processus et les fortes résistances autour d’un objectif pourtant partagé par l’ensemble des parties – celui d’enrayer le réchauffement de la planète –, j’ai cherché à présenter la situation différemment: non pas comme un problème, mais comme une opportunité de faire du profit», se souvient celui qui, outre sa casquette d’explorateur, est aussi psychiatre. «Ces 1000 solutions en sont autant de preuves.»

Lire aussi: Bertrand Piccard: «La lutte contre les changements climatiques constitue une opportunité économique»

Elles couvrent les secteurs de l’eau, de l’énergie, de la construction, de la mobilité, de l’industrie et de l’agriculture. Au total, une équipe de 40 salariés (35 équivalents plein-temps) aura œuvré à les sélectionner pendant plus de quatre ans, épaulée par plus de 400 experts indépendants du monde entier. «Chaque dossier a été soumis au regard de trois chercheurs et spécialistes, qui, à titre gracieux, les ont passées au crible des standards et certifications de leur domaine d’expertise», détaille Bertrand Piccard.

Pactiser avec l’ennemi?

L’opération, dont le budget annuel s’élève à 5 millions de francs, est financée par 16 partenaires privés et institutionnels. Parmi eux figurent des multinationales régulièrement dans le viseur des ONG environnementales, notamment le géant veveysan de l’agroalimentaire Nestlé, la compagnie aérienne française Air France, ou encore le spécialiste de l’extraction de pétrole Schlumberger, domicilié fiscalement aux Caraïbes. Ce dernier s’est par ailleurs vu remettre le label pour une installation de géothermie à faible profondeur destinée à des bâtiments en milieu urbain.

Bertrand Piccard n’y voit pas de contradiction: «Je poursuis le même but que les militants écologistes, mais avec pragmatisme.» Ces entreprises ont l’argent, la capacité et la responsabilité d’agir, il est logique de les solliciter pour qu’elles participent aux efforts, estime-t-il. Pour lui, pas de risque de greenwashing, «dès lors que ces solutions ont comme but d’utiliser et de produire des technologies plus efficientes». Certains partenaires ont en outre puisé dans ce portefeuille de solutions pour investir. Par exemple Nestlé, qui s’est associé à MIWA, une jeune société tchèque spécialisée dans les systèmes de vente en vrac, pour des marques de café soluble et de nourriture pour animaux.

Bertrand Piccard a pu tenir son pari: techniquement, les solutions existent et permettent de gagner de l’argent.

Lire également: Les projets cleantech fourmillent mais manquent de soutien financier

Pourra-t-il compter sur ses puissants partenaires privés pour porter le combat au niveau politique? Se sont-ils engagés à relâcher la pression exercée via les lobbys pour favoriser une «modernisation des cadres légaux», comme il l'appelle de ses vœux? «Oui, et j’en veux pour preuve les manifestes cosignés avec nos partenaires pour demander aux gouvernements des réglementations écologiques et énergétiques plus ambitieuses.» Des engagements pris selon lui «parce que les technologies environnementales sont devenues rentables, mais aussi pour éviter une distorsion de concurrence avec d’autres entreprises qui ne joueraient pas le jeu de la transition écologique».

Une feuille de route personnalisée

Convaincre les chefs d’Etat sera sa prochaine mission, à travers un vaste tour du monde au cours duquel Bertrand Piccard leur remettra une «cleanprint», une sorte de feuille de route clés en main, listant une sélection personnalisée de solutions. Celles-ci constituent les outils pour combler «le retard législatif, qui crée de l’inefficience et du gaspillage. Polluer demeure légal, ce qui freine l’arrivée des technologies modernes sur le marché», pointe-t-il. D’où la nécessité selon lui de mettre en place des taxes carbone ambitieuses, qui amélioreront la rentabilité et la compétitivité des entreprises. En Suisse, il plaide par exemple en faveur de la loi sur le CO2, qui sera soumise au vote du peuple en juin.

Coup d’envoi en novembre à Glasgow, où se tiendra la 26e Conférence annuelle de l’ONU sur le climat, si la situation sanitaire le permet.