Aventinus rachète Le Temps. La fondation genevoise a annoncé mardi qu’elle allait acquérir d’ici à la fin de l’année la majorité du titre en mains du groupe Ringier Axel Springer (Rasch). Le montant de la transaction n’a pas été dévoilé.

C’est une première en Suisse. Jamais encore une fondation ne s’était lancée dans une telle opération. Ce modèle économique existe depuis quelques années dans d’autres régions (The Guardian au Royaume-Uni, De Correspondent aux Pays-Bas ou Libération en France) mais il est inauguré avec Le Temps SA en Suisse.

Dans un communiqué, Rasch a déclaré que cette reprise «garantira l’avenir à long terme du quotidien et de sa centaine d’emplois». Son directeur, Alexander Theobald, y ajoute que «compte tenu du positionnement de notre maison d’édition, nous ne sommes pas en mesure de garantir [au Temps] la sécurité qu’il mérite».

En octobre 2019: Une fondation richement dotée se propose d’aider la presse romande

Eric Hoesli, président

Pour mener ce projet, la Fondation Aventinus a constitué un groupe de travail composé d’Irène Challand (à la direction générale de la SSR), Abir Oreibi (spécialiste du monde numérique), Tibère Adler (actuel président du média Heidi.news), Yves Daccord (ex-directeur général du CICR) et Pascal Meyer (fondateur et directeur de QoQa.ch). Ce groupe est dirigé par Eric Hoesli, ancien directeur et premier rédacteur en chef du Temps en 1998, qui devrait occuper la place de président de la nouvelle entité.

Les négociations ont duré plusieurs mois, notamment car le «désenchevêtrement» entre Le Temps et Rasch s’est révélé plus compliqué que prévu – la pandémie n’a évidemment pas simplifié la donne. Rasch continuera de fournir des services pour Le Temps, notamment l’impression ou la régie publicitaire. D’autres services (marketing, informatique, administration) seront intégrés à Le Temps SA, qui déménagera de Lausanne à Genève.

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Départ de Stéphane Benoit-Godet

Du côté éditorial, aucun nom n’a encore été articulé. L’actuel rédacteur en chef «print» du Temps Stéphane Benoit-Godet va cependant quitter le navire pour reprendre la rédaction en chef de L’illustré (autre média du groupe Rasch). Son homologue sur les questions numériques Gaël Hurlimann reste, lui, pour l’heure, dans la structure sans qu’un rôle précis ne lui soit encore attribué.

La Fondation Aventinus, présidée par l’ancien journaliste (du Temps) et conseiller d’Etat genevois François Longchamp, a été lancée formellement en novembre 2019. Elle dispose d’une redoutable force de frappe financière puisqu’elle est soutenue par trois importantes fondations romandes (Jan Michalski, Leenaards et Hans Wilsdorf). Cinq autres personnalités genevoises retirées des affaires dont les noms n’ont pas été donnés font également partie de cette fondation. Dans ses statuts, elle entend «soutenir et stimuler, principalement à Genève et dans la région lémanique, et notamment en Suisse romande, l’existence d’une presse et de médias autonomes, diversifiés et de qualité».

Dans la foulée de cette annonce, mardi, Aventinus a également annoncé qu’elle entendait acquérir une majorité du média genevois Heidi.news dont elle détient déjà 5,81%. Cette société, lancée en 2018, est dirigée par Tibère Adler et l’ancien journaliste du Temps et du Monde Serge Michel. Sur son site internet, Heidi.news décrivait mardi «l’invitation d’Aventinus à rejoindre le projet du Temps» comme une «chance historique».


Stéphane Benoit-Godet: «Le Temps» est insubmersible»

La fin d’un binôme. Stéphane Benoit-Godet et Gaël Hurlimann sont les corédacteurs en chef du «Temps» depuis 2015. Outre de nombreux développements rédactionnels et numériques, en 2017, à la suite de la fermeture de «L’Hebdo», ils sont notamment allés ensemble convaincre différentes grandes fondations d’investir pour sauver «Le Temps». Interview croisée alors que le premier quitte «Le Temps» pour «L’illustré» et que le second reste dans le projet

Pourquoi vous, Gaël Hurlimann, restez au «Temps»?

Gaël Hurlimann: Je suis toujours en négociation pour savoir si je reste ou non. Je suis en train de discuter du poste qui me sera proposé. Je dois en savoir un peu plus sur les grandes orientations stratégiques pour voir si je me retrouve ou pas dans ce nouveau projet. Si je reste, je dois être convaincu d’être à une place où je suis utile, où je peux servir Le Temps.

Pourquoi vous, Stéphane Benoit-Godet, quittez le navire?

Stéphane Benoit-Godet: Je ne suis pas en accord avec la stratégie qui nous a été présentée par Eric Hoesli. Je préfère donc me retirer pour laisser toute la chance à ce projet et voler vers d’autres aventures. Mais je suis confiant, la marque Le Temps est insubmersible, elle a une haute ambition et je ne me fais pas d’inquiétudes pour son futur développement.

Le projet vise manifestement à accentuer la couverture régionale et la politique suisse, cela ne vous convient pas?

G. H.: On ne nous a présenté qu’une très petite partie du projet. Notre analyse commune est très proche, mais je fais, moi, le pari que ça peut être compatible avec ma vision et les chantiers que nous avons ouverts.

S. B.-G.: Moi pas. Je pense qu’il faudrait avoir un focus plus large. La moitié de l’audience du site se situe dans la francophonie. L’avenir du journal repose sur ces 300 millions de locuteurs. Il faut viser ceux-là et pas simplement croiser le fer avec les acteurs de la presse locale qui font déjà très bien leur travail en Suisse. On peut toujours faire mieux à Neuchâtel, à Fribourg ou dans le Jura, mais il y a un monde francophone qui veut lire les excellentes analyses du Temps.

Stéphane Benoit-Godet, quels sont vos projets pour «L’illustré»?

S. B.-G.: Je viens du magazine, j’ai dirigé une dizaine d’années Bilan et ses suppléments avec beaucoup de plaisir tout en contribuant à sa numérisation. Ça m’intéresse beaucoup de faire ce travail de numérisation avec L’illustré. Il se pose notamment la question de la photo pour L’illustré, une question clé pour ce magazine bientôt centenaire. A l’heure d’Instagram et de TikTok, l’image est toujours l’un des grands capitaux de L’illustré, mais je pense que l’on peut y amener un nouveau regard.