Matières premières

Un nouveau géant des engrais émerge en Russie

Le groupe zougois EuroChem promet de conquérir le marché de lapotasse avec deux nouvelles mines russes et des tarifs défiant la concurrence

Sur les parois, des arabesques rouge vif et des formes fantasmagoriques multicolores se détachent sur des bas-reliefs géométriques. Une galerie d’art contemporain? Non, une mine de potasse à 450 mètres sous terre, dans le nord de l’Oural. L’exploitant, la société EuroChem, basée à Zoug, a investi 1,8 milliard de dollars dans ce nouveau projet minier qui pourrait chambouler le marché de la potasse. La mine d’Oussolsky a également coûté cher en vies humaines, avec sept accidents mortels depuis le démarrage du projet il y a dix ans.

La sidérante beauté souterraine contraste avec la suie des mines de charbon où règne la hantise des coups de grisou. «On trouve aussi des fossiles de mollusques et d’arbres, et même des diamants», confie un ingénieur pour faire saliver le visiteur. Ces attraits ne doivent pas faire oublier le danger insidieux des mines de potasse. Leurs sels forment un sédiment friable et peuvent se dissoudre dans les eaux souterraines si on creuse des tunnels trop près de nappes phréatiques. Les tunnels et galeries peuvent alors s’effondrer intempestivement et même provoquer des effondrements spectaculaires en surface, voire des gouffres de plusieurs dizaines de mètres de hauteur.

Risques d’effondrements souterrains

C’est ce qui s’est produit à de multiples reprises au cours des trois dernières décennies à Berezniki, la ville la plus proche, où vivent la plupart des employés d’EuroChem et de ses concurrents (cinq mines exploitent déjà l’un des plus grands gisements mondiaux de potasse). Des quartiers entiers de Berezniki (150 000 habitants) sont aujourd’hui inhabités à cause des risques d’effondrements souterrains.

EuroChem a judicieusement creusé sa mine à une trentaine de kilomètres au sud de la ville. Un terril d’une vingtaine de mètres de haut accueille les visiteurs, preuve que le travail est déjà bien entamé. Par souci pour l’environnement, EuroChem promet que «50% de ce qui est extrait sera au final enfoui dans les tunnels». Pour mieux faire couleur locale, le groupe basé en Suisse souligne qu’il utilise un équipement principalement russe: des «Ouaziki», rudimentaires camionnettes 4x4 soviétiques, transportent les ouvriers dans les galeries souterraines, jusqu’aux huit monstrueuses haveuses de 10 mètres de long creusant les tunnels. Pas moins de 39 km ont déjà été creusés et, au terme des trente-cinq ans d’exploitation, la longueur totale des tunnels atteindra 413 km.

En surface, l’usine n’est pas moins impressionnante, divisée entre l’unité de broyage, l’enrichissement et le stockage. L’unité d’enrichissement compte huit gigantesques «piscines épaississantes» de 4500 m3 et 6500 m3. Elles servent à séparer la boue argileuse de la saumure par un processus de décantation. La saumure est ensuite transformée par un processus chimique en chlorure de potassium, le produit final. Ici, l’équipement est largement importé, tout comme la force de travail: tous les panneaux sont indiqués en russe, en anglais et en turc. Environ 2000 personnes travaillent actuellement sur le site, et le chiffre sera porté à 2400 (dont 950 employés dans la mine) vers 2024, lorsqu’il fonctionnera à sa capacité maximale. Entré en production au début de l’année, le site d’Oussolsky devrait produire
450 000 tonnes d’ici à la fin de 2018.

Un groupe à contre-courant

Cet énorme projet industriel est doublé par une autre nouvelle mine dans le sud de la Russie, à VolgaKali, dont la production a également démarré cette année. Le coût des deux projets menés de front dépasse les 4 milliards de dollars. EuroChem nage à contre-courant de la tendance générale russe, qui voit un affaissement continu des investissements industriels depuis 2013. Cette prise de risque sort des poches très profondes de l’actionnaire principal d’EuroChem, le milliardaire russe Andreï Melnitchenko. Agé de 46 ans et septième fortune russe avec 13,5 milliards de dollars selon le magazine américain Forbes, cet homme qui a commencé comme changeur de devises, croit aux perspectives du marché des engrais.

EuroChem joue déjà en première division dans les deux autres catégories principales (engrais azotés et phosphatés), où il fait partie des dix plus gros producteurs mondiaux. Oussolski et VolgaKali permettront au groupe de se hisser de la 11e à la 3e position mondiale en atteignant 9,7 millions de tonnes annuelles de potasse d’ici à cinq ans. Cela reste loin derrière les géants nord-américains (Nutrien et Mosaic, respectivement 21,6 millions et 14,1 millions de tonnes). Face à eux, EuroChem prétend avoir un atout compétitif majeur: des coûts (production et transport inclus) parmi les plus faibles de toute l’industrie: près de deux fois moins que ses concurrents nord-américains. D’ici peu, Les ingrédients de votre muesli auront certainement poussé grâce aux sels d’EuroChem.

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