«La Suisse est en retard dans les méthodes de traçabilité des médicaments, mais notre expérience pilote prouve que les techniques informatiques de lutte contre le piratage fonctionnent.»

Laurent Médioni, pharmacien cantonal fribourgeois, tire un bilan positif de l'expérience menée durant le premier semestre de cette année pour assurer la traçabilité d'un opiacé à travers la chaîne de distribution du médicament, qui comprend quatre ou cinq étapes. Soutenu financièrement par différents partenaires, dont Swissmedic et Galenica, ce test grandeur nature d'un code-barres sophistiqué dénommé Datamatrix a coûté quelque 50 000 francs.

Un premier bilan, avant le rapport définitif attendu à la fin de l'été, a été présenté vendredi à Neuchâtel, dans le cadre d'un séminaire de l'Institut de lutte contre la criminalité économique.

«La falsification de médicaments est un grave problème, difficile à gérer, à cause de sa globalisation. La coopération est insuffisante avec certains pays», constate Catherine Manigley, responsable des contrôles auprès de Swissmedic. Un cas récent illustre l'impuissance des autorités à remonter la filière. Le 18 février la douane suisse a intercepté deux colis contenant des hormones expédiées du Portugal. Aucune indication n'était donnée sur la composition du produit et son mode de fabrication. Après une brève recherche, les autorités portugaises ont affirmé que l'adresse de l'expéditeur était fausse. Fin de l'enquête.

Les spécialistes estiment que la moitié des médicaments vendus sur Internet sont falsifiés et ne contiennent pas, ou en quantité insuffisante la substance active décrite par la publicité. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) pense que 10% des médicaments vendus dans le monde sont contrefaits. Cette proportion serait de 25% dans les pays en développement, en raison du coût trop élevé des produits de marque. Ce trafic représente un commerce illégal évalué à 200milliards de dollars. Le Viagra, facile à copier, se trouve, avec les anabolisants et les produits amincissants, parmi les principaux médicaments copiés interceptés dans les pays industrialisés.

Les saisies des douanes européennes sont en nette augmentation, même si certaines statistiques, qui incluent des génériques sûrs et efficaces (Le Temps du 21 mai), faussent parfois la réalité. En 2006, l'Union européenne a intercepté 2,7 millions de médicaments falsifiés, ce qui représente 2% des articles saisis. «Mais, contrairement à la contrefaçon de sacs à main ou de montres, la falsification de médicaments peut avoir de graves conséquences sur la santé», note Daniel Kraus, chargé de formation à l'Institut fédéral de la propriété intellectuelle.

Du côté des douanes suisses, on avoue une certaine impuissance. «Faute de moyens financiers et en personnel suffisants, les mailles du filet sont de plus en plus larges», constate Jean-Claude Fleury, expert de la direction générale des douanes. Un pour cent seulement des marchandises sont contrôlées; 366 cas de falsification de médicaments ont été rapportés à Swissmedic en 2007, qui dispose de cinq personnes, sur plus de 300, pour débrouiller l'écheveau des contrefaçons. Faute de personnel, Swissmedic est contrainte de fermer les yeux sur les cas mineurs et de fixer, à plusieurs dizaines de pilules, la limite d'ouverture d'une enquête.

La France a décidé de s'attaquer de front au problème en rendant obligatoire, dès 2011, la pose du code-barres d'identification Datamatrix sur tous les emballages de médicaments. «En Suisse, il n'y a pas de base légale pour le faire, regrette Laurent Médioni. L'introduction d'une telle obligation prendra du temps.»