Diplomatie

Un opposant ouïgour va interpeller la Suisse

Dolkun Isa, un haut dignitaire du Xinjiang, sera reçu jeudi à Berne. Il entend mobiliser la Suisse pour mettre Pékin sous pression afin qu’elle cesse sa «politique arbitraire» contre la minorité de foi islamique. De nombreuses entreprises suisses sont implantées dans cette province riche en matière première, à l’ouest de la Chine

Un invité controversé à Berne. Terroriste pour les uns, héros pour les autres, Dolkun Isa sera reçu jeudi aux Affaires étrangères et au Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), a appris Le Temps. Le DFAE confirme cette visite et précise qu’elle portera sur la situation des droits de l’homme en Chine et sur la politique suisse en la matière.

En substance, Dolkun Isa, président du Congrès mondial des Ouïgours, dénonce les violations des droits humains dont ses compatriotes sont victimes dans la province chinoise du Xinjiang perpétuées par le pouvoir chinois. Mais, pour ce dernier, l’opposant est à la tête d’une organisation terroriste islamiste et est recherché par Pékin.

Activiste bénéficiant d’un large soutien aux Etats-Unis et en Europe, Dolkun Isa demandera à la Suisse de faire pression sur la Chine afin que celle-ci y cesse sa «politique arbitraire» contre la population de foi islamique. Les 11 millions d’Ouïgours représentent 50% des habitants du Xinjiang. Une part en baisse du fait que Pékin y mène une politique de repopulation par d’autres groupes ethniques.

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L’initiative de cette visite revient à la Société pour les peuples menacés (SPM), une ONG suisse qui milite pour les droits des populations indigènes. Angela Mattli, la coordinatrice de campagne, anticipe la réunion de jeudi: «Nous demanderons à la Suisse de lancer un dialogue de haut niveau international sur la situation des droits humains dans le Xinjiang. Nous craignons que les intérêts économiques des entreprises suisses ne l’emportent sur la cause ouïgoure.» Elle craint en effet que la Suisse n’ait les mains liées du fait qu’elle a signé un accord de libre-échange ainsi qu’un accord de principe sur la «Belt and Road Initiative», le grand projet d’infrastructures, qui intéresse les investisseurs suisses.

Forte présence d’entreprises suisses

A l’ouest de la Chine et voisin du Kazakhstan, le Xijiang est une province agricole, industrielle et riche en matières premières. Ce qui, selon Mercator, centre d’études chinoises basé à Berlin, explique la présence de douzaines d’entreprises étrangères arrivées dans le sillage de l’ouverture économique de la Chine depuis 1978. Les grands noms suisses sont aussi là. ABB participe à la gestion du réseau électrique et du réseau ferroviaire; elle gère aussi des usines d’aluminium et pétrochimiques. Nestlé s’approvisionne en tomates auprès de l’entreprise agricole étatique Cofco Tunhe dont elle est partenaire. Dans le domaine pharmaceutique, Roche et Novartis disposent de représentations à Urumqui, la capitale du Xinjiang.

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«Nous contacterons les entreprises suisses et leur rappellerons leur devoir de diligence, poursuit Angela Mattli. Nous enquêterons pour savoir si elles sont parties prenantes dans l’exploitation de la main-d’œuvre ouïgoure.» Et de menacer: «Si nous ne sommes pas satisfaits, nous leur demanderons de se retirer du Xinjiang.»

Les «révélations» des China Leaks

La visite de Dolkun Isa en Suisse arrive à point nommé. Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), qui compte 17 organes de presse dans le monde, a publié dimanche les China Leaks qui montrent «le contrôle absolu exercé par Pékin dans d’immenses camps de détention» dans le Xinjiang. Un million des personnes y seraient internés sous prétexte de lutter contre la radicalisation islamiste. Ces accusations sont portées par les Ouïgours depuis 2017 et, l’an dernier, Dolkun Isa avait lui-même énoncé le chiffre de 3 millions.

Les China Leaks ont été précédées la semaine dernière par des «révélations» publiées par le New York Times. Le quotidien dit avoir mis la main sur des discours secrets du président Xi Jinping appelant dès 2014 à lutter «sans aucune pitié contre le terrorisme et le séparatisme» au Xinjiang.

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La situation des droits humains au Xinjiang fait régulièrement l’objet de révélations aux Etats-Unis et en Europe. A chaque fois, la Chine les rejette et affirme que des centres de formation professionnels ont été ouverts à des fins de prévention du terrorisme. Elle ne manque pas de souligner que les Etats-Unis avaient eux-mêmes établi une prison spéciale à Guatanamo pour les «terroristes» ouïgours arrêtés dans le sillage des attentats du 11-Septembre 2001.

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