Le 15 décembre dernier, la Lituanie évacuait précipitamment son ambassade à Pékin. Une représentation de Taïwan à Vilnius avait déclenché une crise diplomatique qui mettait aux prises un petit pays dont la population est 600 fois plus petite que celle de la Chine, mais dont le PIB par habitant est le double. Cette année verra s’accroître la toute-puissance des grands pays qui s’affronteront entre eux, mais qui voudront aussi imposer leur volonté aux plus petits. Comment ceux-ci peuvent-ils réagir?

Il existe un fossé grandissant entre la prospérité économique des petits pays et leur puissance politique faiblissante. Dans le dernier rapport de l’IMD sur la compétitivité, les neuf premières places sont occupées par des petits pays. En termes de PIB par habitant, seuls les Etats-Unis et l’Allemagne s’immiscent dans les 20 premières places parmi les petits pays.

Dans un monde global, il est évident que les grands pays utilisent leur puissance politique, économique et militaire pour imposer leur point de vue ou leur système de valeurs aux petits pays. Pourtant, ceux-ci disposent d’un certain nombre de stratégies pour devenir «grands».

On peut d’emblée mettre de côté l’hypothèse d’une invasion militaire. Il est peu probable que le Danemark envahisse l’Allemagne pour accroître sa puissance. Quant à la Suisse, pour qu’elle envahisse la France il faudrait qu’elle passe d’abord une loi qui serait elle-même soumise à un référendum populaire: pas terrible pour l’effet de surprise!

La première vraie stratégie est verticale. Elle consiste pour un petit pays à s’allier à un grand. Du point de vue économique, c’est ce que permettent les accords économiques bilatéraux ou régionaux comme l’Accord de libre-échange nord-américain ou l’Union européenne. En revanche, ces accords préservent la toute-puissance des grands pays et se focalisent souvent sur une approche purement géographique.

Une deuxième stratégie est l’alliance de petits pays entre eux. Par exemple, sur les 49 pays constituant l’Europe occidentale, 40 ont une population inférieure à 20 millions d’habitants. En s’adjoignant d’autres pays de taille similaire comme Singapour ou les Emirats arabes unis, ils pourraient créer une alliance internationale d’intérêts économiques particulièrement puissante. Du point de vue politique, c’est ce qui existe déjà avec le Mouvement des non-alignés, qui regroupe 120 pays.

La stratégie du réseau

Cependant, ces stratégies se heurtent à de véritables courses d’obstacles politiques et sont difficiles à mettre en œuvre. Une meilleure possibilité pour un petit pays consiste à créer lui-même et à gérer un réseau de compétences et de connaissances à l’échelle mondiale.

Pour cela, il faut dépasser la définition traditionnelle de la taille. Celle-ci peut être géographique, 41 000 km² pour la Suisse, ou liée au nombre d’habitants, 8,6 millions pour notre pays. Cependant, la puissance économique de la Suisse ne se limite pas à ses frontières. Elle gère un réseau mondial d’activités économiques, notamment à travers ses exportations et ses investissements à l’étranger.

Ainsi, en 2020, il y avait 5 087 000 personnes employées en Suisse, 1 640 000 étaient étrangers, dont 20,8% de frontaliers. De plus, selon la Banque nationale suisse (BNS), les entreprises suisses emploient 2 millions de personnes à l’étranger, réparties dans 19 200 filiales. Au total, et pour faire simple, l’économie suisse donne du travail à 3 447 000 Suisses et 3 640 000 étrangers. Tout est là!

Tributaires d’un monde ouvert

Cet écosystème global se traduit, entre autres, par de forts excédents de la balance des comptes courants, c’est-à-dire l’argent qu’un pays gagne à l’étranger. Par exemple, cet excédent est équivalent à 18% du PIB pour Singapour, 12,5% pour la Norvège, 7,9% pour les Pays-Bas et 5,4% pour la Suisse. Pour notre pays, ce chiffre était au-dessus de 10% durant les vingt-cinq dernières années, mais la crise économique est passée par là.

Ainsi, un petit pays devient «grand» grâce à l’accumulation et la gestion de compétences qu’il a développées à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. Les nouvelles technologies accélèrent ce processus. Ce capital de connaissances, géré aussi bien par les entreprises que par le secteur public, permet de dépasser les contraintes géographiques.

En revanche, les petits pays sont dépendants d’un monde ouvert et le moins politique possible. Au contraire, la confrontation entre les grands pays s’accentue et les stratégies de découplage économique reprennent en intensité. En 2022, malheureusement, «small is less beautiful».

La précédente chronique: Trois bouleversements géopolitiques qui changeront l’économie


* Professeur émérite, IMD et Université de Lausanne