La crise mondiale du Covid-19 va-t-elle changer la pratique politique, l’économie, la société, la culture? Nous consacrons une série de près de 30 articles à ce sujet, durant plusieurs jours sur notre site, et dans un numéro spécial le samedi 13 juin.   

Retrouvez, au fur et à mesure, les articles dans ce dossier

Profiter de la crise de la pandémie pour procéder à une restructuration radicale de l’économie avec des lunettes féministes? Ou, dit autrement, pour rééquilibrer les immenses disparités entre genres? Aux Etats-Unis, Hawaï y songe. Un rapport de 20 pages, disponible sur le site du gouvernement et dévoilé le 14 avril, détaille un «plan de relance économique féministe post-Covid-19», qui provoque déjà quelques haussements de sourcils. Forcément: c’est une première.

De l’aide pour les mères célibataires

La société d’Hawaï reste très inégalitaire et les femmes sont victimes d’un sexisme systémique, relève la Commission sur le statut des femmes à l’origine du rapport. Le coronavirus n’a fait qu’empirer les choses. «Les femmes hawaïennes autochtones sont économiquement plus vulnérables puisqu’elles gagnent 79 cents pour chaque dollar gagné par un homme autochtone. Les femmes ne pourront jamais participer à parts égales à la vie d’Hawaï si les services sociaux ne sont pas développés et si les hommes ne sont pas soutenus et incités à partager les tâches au niveau des soins», souligne le document.

D’autres pistes sont envisagées, comme la facilitation de l’accès des femmes aux «emplois verts», bastion jusqu’ici essentiellement masculin, et l’augmentation du salaire minium à 24,80 dollars pour les mères célibataires. Des congés familiaux payés, une rareté aux Etats-Unis, sont aussi à l’étude. Le plan suggère également de réorienter l’économie en réduisant la dépendance d’Hawaï aux secteurs militaires, du tourisme et du luxe, des propositions plus susceptibles de provoquer des oppositions.

Une gauche peu ambitieuse?

Doit-on voir dans ce plan de l’opportunisme pour s’attirer les faveurs de groupes d’intérêt à quelques mois d’une élection présidentielle qui se déroule dans un contexte chahuté? La conservatrice Karin Lips est de cet avis. Présidente du Network of Enlightened Women, elle ne cache pas son scepticisme. «Permettre à des guerriers de l’égalité des sexes d’utiliser l’économie comme leur outil n’améliorera pas les choses. En fait, nombre de ces propositions coûteuses finiraient par nuire aux femmes qu’elles veulent aider, en augmentant le coût de la main-d’œuvre et en rendant le redémarrage des entreprises plus difficile», souligne-t-elle dans une opinion publiée dans The Hill.

Interrogée par le blog féministe «The Lily» du Washington Post, Khara Jabola-Carolus, la directrice de la commission hawaïenne, rappelle que son Etat a les coûts les plus élevés des Etats-Unis pour ce qui est des soins aux enfants et aux personnes âgées, ainsi que la pénurie la plus importante dans le secteur. «Je n’ai vu aucun Etat ou pays proposer une relance économique féministe, centrée explicitement sur les femmes ou qui tente de contrecarrer le patriarcat. Même les propositions des mouvements de gauche aux Etats-Unis manquent à l’appel, relève-t-elle. Ils sont audacieux sur la race et la classe sociale, mais le genre est considéré comme acquis. Les gens ne semblent pas comprendre le rôle fondamental du patriarcat, et comment lier le genre à la race et à la classe.» Avec son plan, elle espère désormais trouver l’élan nécessaire pour influencer le parlement d’Hawaï et provoquer de vrais changements.

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