Très attendue, la décision n'a surpris personne: la Réserve fédérale américaine a choisi hier après-midi à Washington de relever, pour la première fois depuis deux ans, son principal taux directeur d'un quart de point à 5% à l'issue de la réunion de deux jours de son comité monétaire. Largement anticipée par les marchés, cette hausse a toutefois provoqué l'euphorie à Wall Street: quelques minutes après l'annonce, le Dow Jones grimpait avec une rapidité vertigineuse vers les 11 000 points pour franchir ce seuil à une demi-heure de la clôture avant de se tasser quelque peu. Dans la foulée, le marché obligataire, baromètre le plus sensible aux craintes inflationnistes, s'est très nettement détendu et le rendement sur l'émission phare du Trésor à 30 ans est momentanément passé sous les 6% à 5,98% avant de remonter à 6,01%. C'est que pour les marchés financiers, la nouvelle est bonne: la Fed ne relève son taux que de 25 points de base, alors que quelques spécialistes, minoritaires il est vrai, penchaient pour un relèvement de 50 points de base. Par ailleurs, la Réserve fédérale a annoncé qu'elle adoptait une politique monétaire neutre à court terme, «vu les perspectives incertaines de rééquilibrage des forces contradictoires de l'économie». En d'autres termes, alors qu'en mai elle avait adopté une attitude privilégiant le resserrement monétaire, elle attend «des signes clairs d'accélération de l'inflation» pour envisager un nouveau relèvement. Après une forte hausse en avril, la stabilisation de l'indice des prix en mai, notamment redevable selon la Fed à l'accélération de la productivité, a visiblement soulagé l'institut monétaire. «La torture chinoise, qui consistait à se demander quand le resserrement finirait, s'éloigne», note Robert Streed, financier de la Northern Trust Co, cité par Bloomberg.

La plupart des économistes interrogés avant que n'intervienne la décision d'Alan Greenspan et de ses collègues estimaient pourtant, selon les indications fournies par les marchés, que la Fed pourrait encore relever son principal taux directeur dans le courant de l'année. D'ailleurs hier soir, William Sullivan, chef économiste chez Morgan Stanley Dean Witter, jugeait que la Réserve fédérale pouvait à nouveau augmenter le loyer de l'argent si la croissance économique ne se refroidissait pas. Pour Claude Morgenegg, économiste chez Bordier & Cie, deux hausses supplémentaires n'auraient eu pour conséquence que de ramener le directeur au niveau qu'il connaissait avant l'automne 1998. A la suite des crises financières en Asie, en Russie et au Brésil, la Fed avait en effet baissé trois fois son taux directeur.

Conjoncture au plus haut

Depuis, que constate-t-on? La conjoncture américaine est au plus haut, poursuivant sur une pente ascendante depuis huit ans. Chaque jour, des chiffres confirment cette formidable tenue de l'économie: le chômage se situe à un niveau plancher (4,2%) au point qu'Alan Greenspan craignait il y a peu des hausses salariales qui alimenteraient l'inflation; la croissance au premier trimestre s'est établie à 4,3% alors que la Réserve fédérale américaine tablait sur une hausse de 2,5 à 3%; lundi dernier, le Département du commerce annonçait que les dépenses des ménages avaient été supérieures à leurs revenus en mai (en hausse respectivement de 0,6% et de 0,4%), signe de la très grande confiance des Américains dans leur économie. Une confiance accrue par des réalisations boursières élevées. Mardi, l'on apprenait par l'intermédiaire du Conference Board, que l'indice de confiance des consommateurs n'avait jamais été aussi élevé depuis… 1968.

Pour les observateurs, il est difficile de croire que de telles performances se maintiendront à l'avenir. Pourtant, comme le constate Claude Morgenegg, «les signaux d'un ralentissement ont de la peine à se manifester». Pour l'économiste, la croissance devrait rester forte ces prochains mois pour s'établir à la fin de l'année entre 3 et 3,5% (3,9% en 1998). Pourtant, quelques chiffres donnent à réfléchir: la vente de logements neufs a baissé de 5,1% en mai. C'est davantage que ce que les analystes prédisaient. Selon Jean-Claude Manini, économiste chez Darier Hentsch & Cie, il peut s'agir d'une anticipation de la hausse des taux. Par ailleurs le rendement des taux longs monte depuis quelques mois et l'économie va réagir. Enfin, 11 000 emplois seulement ont été créés en mai (même si les chiffres de juin, qui seront publiés vendredi, pourraient indiquer 200 000 nouveaux jobs) et le Dow Jones a perdu près de 400 points en un mois et demi. «Même si l'on a du mal à les lire, les facteurs d'un léger ralentissement de l'économie sont en place», constate Jean-Claude Manini. C'est sans doute ce qui a tempéré les ardeurs haussières de la Fed.