La finance balance entre peur excessive et euphorie tout aussi exagérée. Les mauvaises langues chuchotent que lorsque l'un ou l'autre de ces excès fait la une des magazines, le moment est venu de se préparer à un changement de paradigme. La couverture de «The Economist» de cette semaine, où l'on voit un George Washington paniqué qui tente désespérément de redresser son avion en flammes, nous augurerait des jours meilleurs pour le dollar? Les choses ne sont pas si simples.

Premièrement, il est bon de se rappeler que le destin de la devise américaine n'est pas, comme partout ailleurs, dans les mains de la banque centrale, mais dans celles du Trésor américain. Dès lors, on comprend mieux cette attitude de «négligence bénigne» adoptée par les autorités américaines depuis vingt ans. Le gouvernement a clairement intérêt à pratiquer la politique de la dévaluation compétitive, quitte à ce que les pays voisins en pâtissent. Une politique que les économistes qualifient de «beggar thy neighbor», littéralement «clochardise ton voisin». Ceux qui pensent que la banque centrale américaine va voler au secours du dollar en remontant les taux d'intérêt peuvent continuer de rêver. La Fed a d'autres priorités actuellement et va poursuivre la baisse des taux d'intérêt jusqu'à ce que le danger de récession soit écarté. Il ne faut donc pas prêter plus qu'une oreille polie à ceux qui clament la bouche en cœur «qu'un dollar fort est bon pour les Etats-Unis». En réalité, les lobbies industriels sont à l'œuvre pour exiger que la Chine réévalue encore davantage sa devise face au billet vert. Une pratique qui avait déjà été tentée, sans grand succès, dans les années 30. Alors en pleine dépression, les Etats-Unis avaient cherché à stimuler les importations chinoises du «made in USA» par le truchement d'une revalorisation de l'argent, métal précieux sur lequel reposait le yuan de l'époque.

Deuxièmement, la chute du dollar se justifie pleinement tant sur le plan conjoncturel que structurel. Le billet vert fait actuellement les frais du «découplage» entre l'économie américaine d'une part et celle des pays émergents d'autre part. Il fait trop froid à New York et trop chaud à Shanghai et ces écarts de température conjoncturelle pèsent sur le «greenback» par le jeu des attentes de taux d'intérêt divergentes qu'ils génèrent. Au niveau structurel, la chute du dollar est un mal nécessaire qui œuvre depuis vingt ans à la réduction des déséquilibres commerciaux. Déjà sous-évaluée de plus de 25%, la dépréciation du dollar et un ralentissement, voire une récession, aux Etats-Unis permettront de réduire un surplus de consommation à l'Ouest et, son pendant, un excès d'épargne à l'Est.

Enfin, le dollar est un problème pour qui? Les Américains ne vont certainement pas se plaindre de son coup de pouce à leurs exportations et acceptent sa bien modeste contribution au renchérissement du prix des importations, largement dominée par la flambée du prix de l'énergie et des matières premières. Les mécontents sont ailleurs: en Europe, pour cause de panne des exportations. En Chine, par la politique inflationniste que l'accumulation de réserves en dollars entraîne. Dans les pays du Golfe, qui ne veulent plus être payés en monnaie de singe. En 1973, le président Nixon avait été forcé d'abandonner le système de taux de change fixes qui permettait aux Etats-Unis d'exporter leurs problèmes au reste du monde. Le cours du billet vert a été divisé par quatre depuis lors mais... la situation n'a pas beaucoup évolué.