Les victimes de Bernard Madoff «ont eu leur moment de grâce, mais leur souffrance continue, analyse le Financial Times. Concrètement, cette peine de prison est absurde: plus qu’une vie, qui mènera le coupable jusqu’à sa tombe.» Selon la revue Forbes, qui détaille les peines les plus dures de l’histoire, «c’est la troisième sentence la plus lourde jamais imposée à un fraudeur à cravate». Ce siècle et demi «tient à une bizarrerie du droit pénal américain, explique Libération. Mais [il] renvoie aussi à un symbole ironique: ces années de prison en excès sont celles auxquelles bien d’autres responsables de cette affaire ont échappé.» Car Madoff est «le symbole d’un système, et même d’une idéologie. Celle du laissez-faire financier.»

«La condamnation à vie de Madoff agit comme une rédemption, poursuit Libé. Le système montre qu’il est impitoyable avec ceux qui tombent. Il peut donc perdurer dans la sérénité retrouvée. On attendra que la parenthèse de la crise se referme pour reprendre les choses où on les avait laissées. L’administration Obama et les autorités de régulation, certes, veulent de vraies réformes. Mais elles ont en face d’elles de puissants intérêts appuyés sur des idéologues intelligents et créatifs.» Ce jugement contre les fraudeurs de Wall Street, estime aussi le Financial Times Deutschland, est «juste et important. Il serait toutefois illusoire de croire que des cas similaires à l’avenir, pourraient être évités.»

«Cris de joie et applaudissements ont retenti dans la salle d’audience à l’énoncé du verdict, prononcé par le juge Denny Chin, qui a rappelé l’importance symbolique de la sanction au vu de l’ampleur de l’escroquerie qui a duré plusieurs dizaines d’années, écrit La Tribune. «La fraude est étourdissante», a souligné le magistrat, face auquel le prévenu [...] est resté impassible, les mains croisées devant lui, ne trahissant aucun signe d’émotion. [...] Parmi ses victimes, dont certaines se sont suicidées, se trouvent de nombreux particuliers fortunés du monde entier mais aussi des fonds d’investissements et des organisations caritatives.»

Des «sexagénaires appelés à témoigner ont confié être obligés de continuer de travailler, voire de cumuler trois emplois, pour financer leurs vieux jours et leur couverture santé», indique le site canadien La Presse Affaires: «Le courtier new-yorkais terminera sa vie derrière les barreaux. Mais il sera nourri, contrairement à certaines de ses victimes dont Mirian Siegman. [...] Cette femme du Connecticut a raconté qu’elle a maintenant recours aux coupons alimentaires et est même contrainte de fouiller dans les poubelles», raconte l’agence Bloomberg.

Pour L’Agefi, ce verdict va «surtout donner ici et là (comme) l’impression que le système financier est enfin expurgé de son plus grand démon. [...] Il faudra peut-être un peu de temps pour faire la part de certaines choses», car les victimes du sytème Madoff «n’ont pas le monopole de l’esprit de lucre. Les clients finaux n’étaient pas tous de petites vieilles sans discernement, incapables de comprendre qu’il n’y a pas de rendement sans risque (fût-il de contrepartie au sens le plus imprévisible d’escroc presque parfait).» Parenthèse alambiquée, mais il faut en conclure que «ce n’est certainement pas par philanthropie que les nombreux madoffés de la terre entière se sont intéressés aux performances élevées et régulières du mystérieux modèle».

De son côté, le Wall Street Journal relève qu’avec cette peine, le juge «a livré le message que les crimes de M. Madoff étaient pervers». Ce dernier s’est lui-même décrit comme «une personnalité prête à frauder et à avilir tous ceux qui entraient en contact avec lui». C’est donc «un rare exercice de clarté morale» dans un monde où «il n’est pas possible d’interdire la crédulité et la cupidité».

«Plus de dix fois que ce qu’avaient plaidé la défense», calculent pour leur part le New York Times/ International Herald Tribune, qui décrivent l’ambiance de cette audience hors norme: un financier déchu à «la coiffure en pétard» et aux «yeux enfoncés dans leurs orbites», «des victimes étouffées par les sanglots» qui considèrent Madoff «comme un psychopathe et un monstre qui a détruit leur vie». L’une d’entre elles a même «l’espoir que «sa cellule de prison devienne son cercueil».» Autre citation forte: «L’homme qui a commis cet horrible fraude n’est pas celui que j’ai connu pendant toutes ces années», reconnaît Ruth Madoff, son épouse.

«Rien n’est réglé», commentent Les Echos: «L’essentiel du procès Madoff reste à instruire. Et rien aujourd’hui ne garantit qu’un nouveau scandale du même type est impossible. [...] [Celui-ci] a révélé l’ampleur des failles de la réglementation, particulièrement en Europe. [...] Quant à l’industrie de la gestion, que l’on peut compter au nombre des victimes de «Bernie», elle doit aussi s’interroger sur la validité de son modèle dominant. Un modèle qui fait la part belle aux stratégies alternatives, c’est-à-dire aux «hedge funds», tout en tolérant l’existence de «boîtes noires», comme celle de l’ex-courtier, dès lors qu’elles sont performantes. C’est à ce prix qu’elle regagnera la confiance des épargnants, déjà sérieusement entamée par la crise financière du siècle.»

Car enfin, il faut le souligner: selon Challenges, l’audience de lundi ne permet pas «de connaître les montants à restituer: la justice se dit incapable de les chiffrer, et les procureurs ont demandé un délai de trois mois, au terme duquel «la Cour ordonnera la restitution ou décidera qu’elle est impossible».»