Attendue depuis plusieurs mois, la cession de Rolls-Royce à un groupe étranger n'a pas provoqué de choc majeur en Grande-Bretagne, où la plupart des commentaires, résignés, semblaient se consoler en insistant sur l'essentiel, à savoir que la marque et le site de production seront préservés. De son côté, l'homme de la rue préférait, hier, décrire la vente de la mythique manufacture à BMW comme une «véritable honte nationale». La prise de contrôle du plus chic des constructeurs automobiles mondiaux par la firme munichoise marque la fin d'une époque. Nonante-quatre ans après sa fondation par Charles Rolls, fils d'un industriel milliardaire, et Henry Royce, un ouvrier de Manchester, Rolls Royce Cars Motors passe en mains germaniques pour 340 millions de livres sterling (860 millions de francs), parce que sa maison mère, la société Vickers, entend se spécialiser dans les équipements et les véhicules militaires.

Après Rover, également reprise par BMW voici quelques années, après Jaguar, rachetée par Ford, après Lotus acquise par... le malaisien Proton; Rolls-Royce restait le dernier des fabricants automobiles purement britannique.

Les quelque 9000 membres du Rolls-Royce Enthusiasts Club, dispersés dans 57 pays sur tous les continents, ne peuvent que s'incliner devant un tel gâchis. Les admirateurs de la marque la plus aristocratique de la planète – «The best car in the world. Pride of Britain. Envy of the world», dit le slogan de la maison de Crewe, au centre de l'Angleterre - possèdent désormais un véhicule germano-britannique! Ils auraient dû s'y préparer: BMW fournit en effet depuis plusieurs années déjà les moteurs de Rolls-Royce, y compris du dernier modèle, la Silver Seraph, présentée récemment au Salon de Genève.

Vickers, propriétaire de Rolls (et de Bentley) depuis 1980 n'a visiblement pas eu peur de tirer jusqu'au bout sur la très sensible fibre patriotique des citoyens de Sa Majesté. Les chars et les blindés, c'est certes moins romanesque, mais cela rapportera bien davantage à Vickers. Depuis l'annonce de la mise en vente du mythe, le 27 octobre dernier, la plupart des grandes firmes automobiles européennes se sont montrées intéressées; mais c'est finalement BMW qui a emporté le morceau. Et quel morceau: jamais aucune voiture fabriquée en Allemagne n'aura la puissance évocatrice d'une Rolls. Légende qui fleure bon le cuir et la ronce de noyer, symbole de raffinement et de perfection, la Rolls est plus qu'une voiture, c'est une œuvre d'art, prisée par les rois, les sultans, les cheiks et chefs d'Etat.

De la Phantom IV - produite à 18 exemplaires seulement - à la Silver Ghost, en passant par la Shadow, la plus vendue, Rolls-Royce n'a cessé d'alimenter le siècle en fantasmes automobiles, des rêves faits de matériaux précieux et de millions de dollars. Car le prix de ces véhicules est, bien évidemment, astronomique. A son lancement en 1959, La Phantom V coûtait l'équivalent de 18 Mini Cooper (lancée la même année), sans même parler de la consommation moyenne (25 litres aux 100 kilomètres). Mais ces viles considérations financières n'ont pas lieu d'être, puisque, comme l'expliquait encore récemment la vieille maison: «quand on s'enquiert du prix d'un objet, c'est qu'on n'a pas les moyens de se l'offrir».

Rolls-Royce a toujours su répondre aux caprices particuliers de ses vénérables clients. Lénine avait fait équiper sa voiture de chenillettes à l'arrière pour braver l'hiver sibérien. Lawrence d'Arabie avait fait transformer la sienne en 4 x 4. BMW continuera-t-elle à apporter un soin comparable à la fabrication de ces véritables bijoux ambulants? Probable. Actuellement, il faut trente jours pour fabriquer une Rolls et seules 127 000 voitures sont sorties des ateliers depuis 1904. Alors que l'on demandait autrefois à un responsable de l'usine à quelle vitesse tournait la chaîne de montage, celui-ci répondit: «je pense l'avoir vu bouger la semaine dernière». A l'heure du just-in-time et des flux tendus dans l'industrie automobile, il y a fort à parier que Rolls-Royce devra à l'avenir mettre un tigre dans son moteur.