Un sommet du travail à Genève s’inquiète de la fin du salariat

Débats Les Rencontres internationales de Genève décryptent le futur du travail

L’entrepreneuriat de soi est évoqué comme une piste

Les 47es Rencontres internationales de Genève ont eu lieu cette semaine du lundi au jeudi autour du thème de l’avenir du travail. C’est la sociologue française ­Dominique Méda qui a ouvert les débats.

L’auteure de La Mystique de la croissance et de Réinventer le travail, deux essais parus en 2013, a rappelé que la notion de travail était une construction sociale. Au XVIIIe siècle, celui-ci possède essentiellement une fonction productive. Au XIXe, la notion de réalisation de soi émerge, comme dans ce passage de Karl Marx, cité par Dominique Méda, où il est question de la joie que peut produire la réalisation d’un travail. «Supposons que nous produisions comme des êtres humains […], je réaliserais mon individualité», écrit Marx en 1844.

Or cette valeur du labeur est réapparue à la fin du XXe siècle autour de la notion de l’épanouissement, estime Dominique Méda. «Le travail doit apporter le bien-être économique, mais aussi permettre de continuer à apprendre et à évoluer, tout en ne débordant pas sur la vie privée.» Les attentes seraient devenues «immenses». Mais elles entrent en collision avec la réalité, balisée, selon la sociologue, à travers «la permanence du reporting, l’exigence de la qualité totale, l’autonomie contrôlée du travail et la course à la prime». Le tout dans un contexte de hausse du chômage et d’hyper-compétition. D’où un stress intense ressenti par les travailleurs, qui menacerait le besoin de produire de la qualité, sentiment accru par un fort manque de reconnaissance, celui-ci s’exprimant dans diverses enquêtes.

Que va-t-il se passer? Dominique Méda a imaginé plusieurs scénarios. Une des hypothèses qu’elle développe est consacrée à la «disparition du salariat», sous les coups de la loi de Moore (doublement des capacités des microprocesseurs tous les deux ans) et de l’automation. Place alors à l’entrepreneuriat de soi, avec des individus qui œuvrent dans des espaces de coworking, sans règles encadrant le travail. «Le profil de ces personnes sera basé sur leurs dispositions, plutôt que sur leurs compétences techniques», imagine Dominique Méda.

Pour la sociologue, ce scénario entraînerait à terme le démantèlement des protections sociales. «Le retour au travail libre comme il se pratiquait au XIXe siècle serait un retour à la misère», craint celle qui milite pour un travail où primeraient la qualité et la durabilité.

Mardi, Richard Baldwin, professeur d’économie à l’Institut universitaire de Genève, a démontré que la globalisation du travail procédait plus par firme que par pays ou par secteur. «La globalisation n’est pas comme l’invention de la machine à vapeur, qui a révolutionné le travail. Elle n’est pas non plus définie par un mouvement global de transfert des activités industrielles des pays riches vers les pays en voie de développement. On voit plutôt un déplacement du savoir-faire au niveau mondial.»

Richard Baldwin décrit les mutations du travail en cours comme «soudaines et incontrôlables». Pour lui, les politiques et les syndicats «doivent se préparer à défendre les travailleurs plutôt que les jobs, puisque changer de travail plusieurs fois dans une vie risque de devenir la norme».

Il défend le modèle de flexisécurité scandinave. Mais pourfend le système italien, qui «empêche les licenciements». «Les villes seront les usines du XXIe siècle, prévoit-il, avec un mélange de métiers moyennement et hautement qualifiés.»

«Il faut défendre les travailleurs plutôt que les jobs. Nous serons amenés à en changer quatre à cinq fois dans la vie»