Adam Posen, président du think tank américain Peterson Institute for International Economics

«Avec un tel montant, le programme de la Banque centrale européenne est voué à l’échec»

La décision attendue de la Banque centrale européenne (BCE) a occupé les esprits et les débats au World Economic Forum de Davos cette semaine.

La décision d’injecter 60 milliards d’euros dans l’économie par mois a été saluée par la plupart des acteurs présents. Même s’ils considèrent qu’il en faudra davantage pour sortir l’Europe de la morosité.

Ancien membre du Comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre, Adam Posen est un partisan des programmes de rachat d’actifs par les banques centrales. Décryptage de la situation européenne par celui qui est désormais le président du groupe de réflexion (think tank) américain Peterson Institute. Basé à Washington, celui-ci a vu son influence dans le débat politique lors d’administrations démocrate et républicaine reconnue.

Le Temps: La Banque centrale européenne (BCE) s’est décidée et a annoncé jeudi un plan de rachat d’actifs (QE). Est-ce que ce sera suffisant?

Adam Posen: C’est mieux que rien. Mais avec un tel montant, le programme est voué à l’échec. C’est trop peu. Mille milliards sur deux ans correspondent à 10% du produit intérieur brut (PIB) de la zone euro, alors que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont injecté l’équivalent de près de 30%. Le fait que le plan ne soit pas assez ambitieux pose un problème parce que les opposants à l’assouplissement quantitatif (QE) pourront ainsi dire qu’ils avaient raison, cette méthode ne fonctionne pas. En réalité, si elle ne fonctionne pas, c’est parce qu’elle n’est pas utilisée à une assez grande échelle.

– Est-ce que la BCE a trop attendu pour lancer son assouplissement quantitatif?

– Ce n’est pas trop tard et cela va de toute façon aider l’Europe. Le QE va notamment aider à relancer la croissance du crédit, qui fait encore trop défaut dans la zone euro. Mais il est possible qu’au vu des montants engagés, cela ne soit pas suffisant.

– En tant qu’Américain, n’avez-vous pas un point de vue biaisé sur le QE? Si cela a fonctionné pour les Etats-Unis, il n’est pas sûr que cela fonctionne en Europe.

– Beaucoup de gens aux Etats-Unis détestent le QE. Mais les gens normaux et intelligents savent que la Réserve fédérale (Fed) américaine a fait ce qu’il fallait. Il est irresponsable de dire le contraire. Ce sont plutôt les Allemands qui ont un point de vue biaisé, pas moi.

– Pourtant les taux d’intérêt des emprunts des pays en difficulté ont largement reflué depuis le paroxysme de la crise. Est-ce que racheter des obligations d’Etat sera vraiment utile dans la situation actuelle?

– C’est la différence entre le programme précédent – OMT – et le QE qui est maintenant mis en place. Avec l’OMT [qui n’a jamais été utilisé], la BCE s’engageait à acheter de la dette des pays étranglés par les taux d’intérêt à condition qu’ils se lancent sur la voie des réformes et respectent une discipline budgétaire. La BCE ne pouvait pas laisser les écarts de rendement (entre les pays en difficulté et les pays jugés sûrs comme l’Allemagne) s’écarter de manière incontrôlée. Aujourd’hui le problème de l’Europe est la déflation, qui, de fait, rend les conditions monétaires plus tendues. De même que le bilan de la BCE qui tend à se réduire. Si la BCE n’avait rien fait, les conditions monétaires se seraient détériorées.

– N’y a-t-il pas trop d’attentes autour des effets de ce QE sur l’Europe?

– Si des investisseurs, qui misaient sur un effet positif sur les marchés, se sont trompés et ont perdu de l’argent, cela ne me pose pas de problème. Et je pense que les banquiers centraux sont du même avis. L’Europe aurait un problème si la BCE n’avait fait rien. Cela aurait voulu dire que l’institution admettait qu’elle ne remplissait pas son mandat de stabilité des prix, qu’elle était menée par des Allemands seulement. Elle aurait perdu sa crédibilité.

– Plus que les marchés, ce sont les anticipations d’inflation – qui pointent vers une baisse continue des prix à moyen terme – qui inquiètent la BCE. Par effet d’entraînement, ce sont ces anticipations qui risquent de faire plonger l’Europe dans la déflation. Ce plan suffira-t-il à les stabiliser?

– Cela devrait aider. Mais il faut un plan solide en termes de montant pour redresser la situation. Regardez le Japon, il est extrêmement difficile de sortir d’une spirale déflationniste. Je suis un vrai défenseur du QE, il en faudra beaucoup pour renverser ces tendances déflationnistes.

– Etes-vous inquiet de la perspective des élections grecques de ce dimanche, où la gauche radicale risque de l’emporter?

– Non. Je pense, comme le consensus des économistes, que la plupart de ces politiciens se rendent compte que la majorité des Grecs veulent rester dans la zone euro et qu’ils n’ont pas un pouvoir de négociation suffisant. Ils savent que s’ils veulent obtenir une restructuration de la dette, il faut pouvoir négocier avec les créanciers, donc que le dialogue doit être maintenu.

– Etes-vous partisan d’une restructuration de la dette grecque pour soulager le pays? L’endettement public devrait atteindre cette année 174% du PIB selon les projections du FMI. Cela ne laisse guère de marge de manœuvre au gouvernement pour relancer l’économie.

– Oui, une restructuration est possible. Elle peut prendre plusieurs formes, comme un allongement des maturités. Cela permettrait au gouvernement grec de ne plus être étranglé et satisferait aussi ses créanciers. Davantage, comme un effacement d’une partie de la dette, ne me semble pas réaliste. Je peux comprendre que les Grecs le souhaitent, c’est raisonnable de l’espérer. Mais ils ne l’obtiendront pas.

– Le risque de déflation est sur toutes les lèvres. La situation en Europe est-elle à ce point inquiétante?

– Je pense qu’on se focalise trop sur la définition stricte de la déflation. On peut en réalité se limiter à cette constatation: lorsque l’inflation est faible et que les attentes d’inflation le sont aussi, c’est qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans l’économie. Et ce qui accentue cette constatation, c’est qu’il y a peu d’investissement et peu de croissance du crédit. Or, si l’on tombe dans une spirale déflationniste, il est très difficile d’en sortir.

– Est-ce que la chute des prix du pétrole, en dessous de 50 dollars cette semaine, renforce cette dynamique?

– La baisse des prix du pétrole est à double tranchant. D’un côté, elle stimule la croissance de la zone euro. C’est une bonne chose et je pense que c’est l’effet qui prédomine. Mais, de l’autre, il existe un risque que l’on voie se manifester ce que les experts appellent des «effets de deuxième tour». C’est-à-dire que les acteurs économiques transmettent cette baisse des prix, que les salaires baissent et que la déflation s’installe.

– L’économie américaine semble mieux s’en sortir. Est-ce votre avis?

– Oui, elle s’en sort mieux. Mais je ne suis pas excessivement optimiste. C’est un concours du moins laid et être le moins laid ne veut pas dire être beau. Oui, la croissance revient et nous nous rapprochons du plein-emploi. Mais la dynamique est plus faible que le potentiel de l’économie et le nombre d’actifs dans l’économie diminue. La situation est donc loin d’être idéale.

– Que faudrait-il faire?

– C’est difficile. La santé est un secteur qu’il faudra prendre en main. Mais cet élément à lui seul ne nous fera pas retrouver une croissance beaucoup plus forte.