Un vent de délocalisations souffle sur Genève

Devises Le franc fort a déclenché ou fait ressurgir des projets de déménagement en France voisine

Le phénomène fait craindre un passage à l’acte massif

L’une des conséquences du franc fort se précise. D’aucuns estiment que la levée du taux plancher est en train de provoquer un rééquilibrage du marché de l’emploi de part et d’autre des frontières suisses avec la France ou l’Allemagne. Car depuis le 15 janvier dernier, les experts en logistique, en conseil juridique et en fiscalité des entreprises font état d’une hausse significative des requêtes de bilocalisation, à cheval entre la Suisse et les régions voisines.

Exemple à Genève: «Ces six dernières semaines, il y a eu une accélération marquée des demandes de délocalisation de production en France, avec toutefois le maintien – pour des questions d’image, notamment – du siège de l’entreprise et de l’innovation en Suisse», témoigne Jean-François Pissettaz, expert-comptable spécialisé dans l’implantation de sociétés dans l’agglomération franco-genevoise.

A l’en croire, les candidats sur le point d’ouvrir une filiale dans l’Ain ou en Haute-Savoie seraient de plus en plus nombreux. «L’argument des charges sociales trop élevées en France était auparavant rédhibitoire. Mais la quasi-parité entre le franc et l’euro a depuis largement compensé cette perception de manque à gagner dû à la rigidité du marché de l’emploi français», estime Jean-François Pissettaz.

La Maison de l’Economie Développement à Annemasse observe également un regain d’intérêt pour les bilocalisations. «Le nombre des sollicitations qui nous parviennent a doublé depuis la mi-janvier, confirme son directeur adjoint Noël Mercier. En général, il s’agit d’entreprises souhaitant ouvrir une entité sœur en France, mais en complément d’une activité principale côté Suisse.»

Combien de patrons sont déjà passés à l’acte? Aucun des spécialistes que nous avons contactés n’a osé articuler un chiffre. «Mais j’ai en tête une bonne dizaine de PME, principalement actives dans les sciences de la vie et employant entre 30 et 50 personnes, qui viennent de visiter des locaux commerciaux – souffrant jusqu’ici d’une mauvaise image – en France voisine», signale Jean-François Pissettaz.

Pour l’heure, le Genevois français compte environ une centaine d’entreprises suisses bilocalisées (ST Microelectronics, Addex Pharmaceuticals, Scott Sports, Dasta Charpentes, Pancosma, Hellamin, Decide Life, Geneuro, Animascope, Sucosa, Euracingteam, Arpadis, Végétaliz, etc.)

Et l’expert-comptable d’évoquer un cas précis des plus récents: «Epithelix a monté un laboratoire en France voisine.» La start-up genevoise, active dans les biotechnologies, se déploie des deux côtés de la frontière – mais à une distance de quelques minutes à vol d’oiseau – pour bénéficier d’un potentiel de salariés moins chers et de loyers plus avantageux, mais surtout du crédit d’impôt européen baissant fortement le coût de ses opérations de recherche et de développement.

Toujours selon Jean-François Pissettaz, les horlogers suisses seraient aussi nombreux à préparer un déplacement de leurs activités en Haute-Savoie et en Franche-Comté.

Contactés, les experts des cabinets PricewaterhouseCoopers (PwC) et KPMG se veulent plus nuancés. S’ils reconnaissent que la fin du taux plancher, en plus des incertitudes liées aux conditions-cadres dans le pays, a déclenché la réouverture de plusieurs vieux dossiers de bilocalisation, ils estiment prématuré de conclure à des déménagements à la chaîne.

Du moins pas tout de suite. Selon eux, le stress des entreprises est palpable. «Mais ces dernières semblent encore convaincues de ne pas avoir autant à gagner en s’installant en France ou en Allemagne qu’en restant en Suisse», relève Alexandre Cherix, responsable d’un des départements conseil de PwC. Et son homologue de chez KPMG Vincent Thalmann de préciser: «Les demandes que je traite tendent à porter sur des projets de transfert plus éloigné en Europe, par exemple en Pologne.»

Par ailleurs, l’euro s’est dernièrement quelque peu renforcé face au franc. Ce qui laisse penser que les sociétés helvétiques continuent de s’interroger sur la meilleure alternative. Toutefois, en cas de retournement de situation, elles semblent à présent plus que jamais prêtes à réagir avec davantage de célérité.

D’après le dernier pointage du spécialiste en ressources humaines Michael Page, publié jeudi, la fin du taux plancher n’a pas gelé le marché suisse de l’emploi. Le nombre de postes vacants sur le territoire helvétique a augmenté de 4,4% entre janvier et février 2015.

«Le stress est palpable. Les entreprises hésitent encore à franchir le pas d’une bilocalisation»