Libre-échange

Un voyage au Mercosur qui n’a pas rassuré les milieux paysans

Johann Schneider-Ammann est rentré d'Amérique latine sans parvenir à tranquilliser le monde agricole suisse. Les paysans demandent des chiffres concrets

Johann Schneider-Ammann a passé une semaine dans les Etats du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) accompagné d'une délégation de 50 personnes constituée des représentants des milieux économiques, scientifiques, politiques et agricoles. Le but de ce voyage qui s'est déroulé du 29 avril au 5 mai: «se confronter à des faits» et «dynamiser les négociations» sur un accord de libre-échange entre la zone économique sud-américaine et l'Association européenne de libre-échange (AELE). «Expédition réussie», s'est félicité le ministre de l'Economie ce mardi lors d'une conférence de presse. Mais les paysans suisses restent sur leurs gardes.

Un accord «nécessaire» 

Si le Mercosur – 260 millions de consommateurs – aiguise l'appétit de l'industrie et du marché des services helvétiques, le monde agricole suisse craint que l'accord n'ouvre les vannes à l'importation massive de viande et produits agricoles sud-américains. La Suisse est sous pression: l'Union européenne (UE) négocie le même type d'accord. Ce qui pourrait péjorer la situation de l'économie helvétique par rapport à ses voisins.

Membre de la délégation, Jacques Gerber, ministre jurassien chargé de la politique agricole, s'est voulu rassurant: «L'accord fixera un contingent qui évitera une déferlante de viande en Suisse. Le Mercosur pourrait fournir le marché helvétique en viande du jour au lendemain, a-t-il concédé, mais il ne le fera pas.»

Les inquiétudes des paysans découlent du tournant libéral annoncé par le Conseil fédéral l'année dernière. Dans le rapport prospectif publié à fin 2017, le gouvernement suisse demande en effet «l’ouverture du marché» et le «démantèlement de la protection douanière».

Des boucheries parfaitement propres

Johann Schneider-Ammann est catégorique: «Ce voyage a prouvé que l'accord était nécessaire.» Le Mercosur détient «un énorme potentiel avec de multiples opportunités, notamment pour les PME suisses», a souligné le ministre. Conquis par son séjour, il a même vanté la convivialité de la communauté helvète rencontrée sur place: «Un moment fantastique: nous avons chanté l'hymne national».

Quant aux normes sanitaires, le conseiller fédéral a mis les points sur les i, une fois pour toutes: «On entend souvent dire que le Mercosur produit de la viande aux hormones, mais ce n'est pas vrai. La législation est là-bas aussi stricte que la nôtre. Cela doit maintenant être reconnu et accepté.» Les exploitations visitées sur place ont d'ailleurs «impressionné» le ministre, qui les a qualifiées de «parfaitement propres».

Toujours plus de questions

Mais de multiples doutes persistent. Directeur de Proviande, la faîtière de la filière carnée suisse, Heinrich Bucher faisait partie du voyage. Il n'en a pas ramené que des certitudes: «L'accord pourrait être problématique selon les conditions négociées, dit-il. Un système de contingent est envisageable pour nous, toutefois cela dépend des quantités. Il faudra aussi prendre en compte l'accord obtenu par l'UE, mais nous ne le connaissons pas encore.»

Peut-il en fait se prononcer pour ou contre cet accord à ce stade? «Pas vraiment, concède-t-il. Nous n'avons pas encore assez de détails». Ces derniers devraient être en partie apportés lors du quatrième round de négociations, prévu cet été. Heinrich Bucher souligne que des doutes viennent également de l'autre côté de l'Atlantique. «Les paysans suisses ne sont pas les seuls à se préoccuper des négociations, l'industrie pharmaceutique du Mercosur n'est pas non plus sûre de vouloir se confronter aux poids lourds suisses.»

Le débat intérieur avant tout

Conseiller national et président de l'Union suisse des paysans, Jacques Bourgeois demande lui aussi plus de garanties qu'un sol de boucherie immaculé. Le voyage ne change pas fondamentalement la donne, déclare-t-il: «D'ailleurs est-ce que tout est produit comme ce qu’ils ont pu observer sur place? On peut peut-être en douter.»

S'il salue la prise de contact avec les Etats sud-américains, il attend désormais un «rapport sérieux» qui fasse une «analyse technique approfondie» pour détailler de manière précise «quels sont, au cas par cas, les droits de douane sur nos produits sensibles». Il rappelle enfin: «C'est le débat intérieur entre le conseiller fédéral et les paysans qui primera avant tout.»

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