Nouvelle grosse amende pour Glencore. Le géant zougois des matières premières s’est vu infliger jeudi une amende de 276 millions de livres (313 millions de francs) par un juge londonien après avoir plaidé coupable de corruption de fonctionnaires pour l’accès à des cargaisons de pétrole en Afrique.

Glencore a admis sept chefs d’accusation de corruption dans cinq pays, dont le Nigeria et le Cameroun, à la suite d’une longue enquête du Serious Fraud Office (SFO), l’agence britannique chargée des cas de corruption à l’international. La firme a versé 28 millions de dollars en pots-de-vin pour obtenir l’accès à des cargaisons de pétrole entre 2011 et 2016.

Lire encore: La corruption de Glencore relance la question du contrôle des négociants

«Les pots-de-vin faisaient clairement partie de la culture de l’entreprise», a indiqué Peter Fraser, le juge qui a prononcé l’amende. La justice américaine, qui a condamné ce printemps le groupe suisse pour des pratiques similaires, avait déjà estimé que la «corruption faisait partie intégrante de sa culture».

Glencore avait plaidé coupable en mai, ce qui a réduit le montant des amendes. Le groupe avait payé 1 milliard de dollars outre-Atlantique pour clore la procédure américaine. Dans un communiqué jeudi, Glencore évoque «un comportement inexcusable qui n’a plus sa place» dans l’entreprise et dit collaborer avec les justices suisse et néerlandaise, qui enquêtent également sur les pratiques corruptives de Glencore. L’entreprise a mis de côté 1,5 milliard de dollars pour payer des amendes dans ce cadre.

Le cas du Soudan du Sud

Mercredi, le SFO a donné des détails sur la façon dont Glencore s’était pris pour corrompre des fonctionnaires africains. C’est ainsi qu’en juillet 2011, moins d’un mois après l’indépendance du Soudan du Sud, des négociants de Glencore ont débarqué dans sa capitale Juba en jet privé avec 800 000 dollars en liquide, une somme destinée en partie à payer des pots-de-vin. Quelques mois plus tard, l’assistant du président du Soudan du Sud a rendu visite aux dirigeants de Glencore à Zurich et à Londres et s’est fait remettre 275 000 dollars. Le lendemain, la firme se voyait proposer un contrat pétrolier.

Ce cas fait partie de plusieurs révélations détaillées dans un tribunal londonien cette semaine, notamment au Malawi et au Nigeria. Elles montrent comment des pratiques corruptives ont demeuré dans le secteur des matières premières, cinq décennies après que le fondateur de Glencore, Marc Rich, a créé l’image de traders sillonnant le monde pour distribuer des pots-de-vin en échange de contrats.

«Nous saluons la fin de l'impunité absolue. Mais 313 millions de francs, c'est rien par rapport au chiffre d'affaires de Glencore, porté par la guerre et les cours très élevés des matières premières», indique Adrià Budry Carbó, enquêteur au sein de l'ONG Public Eye. «Ces procédures portent seulement sur les pots de vin liés au pétrole et non aux affaires liées à Dan Gertler sur le marché des minéraux. La balle est dans le camp de la justice suisse et néerlandaise, qui doivent faire la lumière sur ces questions-là», relève-t-il.

Lire aussi: Gérard Delsad, patron de Vitol à Genève: «Nous sommes allés au-delà des sanctions»

Le secteur tente de se distancier de l’image que Marc Rich a contribué à créer, se présentant plutôt comme spécialisé dans la logistique et le transport du pétrole, des métaux et des céréales d’un point A à un point B selon les lois des marchés. Mais les affaires lui collent à la peau.

A la fin 2020, le groupe genevois Vitol, principal négociant privé de pétrole, a déboursé 135 millions de dollars pour que soit classée une procédure de corruption à son encontre au Brésil, en Equateur et au Mexique. En 2019, Gunvor, un autre genevois, a payé 95 millions pour régler une enquête suisse sur des pots-de-vin en Afrique.

La justice brésilienne a accusé Trafigura de pratiques corruptives, des accusations niées par la firme genevoise. Jeudi, l’ONG Amnesty International a encore annoncé qu’une filiale de Trafigura, Puma Energy, a été ces dernières années le principal fournisseur de kérosène de la junte du Myanmar (Puma Energy a vendu ses activités au Myanmar en octobre). L’ONG Public Eye a révélé cet été que la majorité du charbon russe était négocié depuis la Suisse dans une grande opacité, une activité qui a été sanctionnée, et largement interdite, depuis la fin août.

Plus de contrôles

Public Eye demande de longue date un contrôle accru par le biais d’une institution similaire à la Finma dans la finance, mais dans les matières premières. Une motion parlementaire en ce sens a d’ailleurs été traitée à Berne en juin, et rejetée. Le secteur emploie une dizaine de milliers de personnes en Suisse, l’une des principales places de négoce au monde.

A Londres, lors d’une audience, l’avocat de Glencore a déclaré que l’entreprise «regrette sans réserve le préjudice causé par ces infractions». La firme avait mis en place des politiques anticorruption au moment des méfaits, mais «elles ont été largement ignorées parce que la corruption était tolérée à un niveau très élevé de la société», a rétorqué un procureur.

Lire aussi: Tesla tente d’acheter des parts de Glencore, ou quand l’automobile investit dans la mine

Le procureur a déclaré que 11 ex-employés de Glencore, dont des hauts cadres, faisaient l’objet d’une enquête pour des actes criminels. La décision de les inculper ou non doit être rendue en avril.

«L’amende du SFO est dérisoire par rapport à l’ampleur des récents bénéfices de la société», estime l’agence Bloomberg. Rien qu’au cours du premier semestre, son bénéfice a atteint le chiffre record de 18,9 milliards de dollars, dans le sillage de l’envolée des prix du charbon, du gaz et du pétrole, la meilleure performance commerciale de son histoire.

Le groupe a versé 4,5 milliards de dollars à ses actionnaires dans la foulée. Glencore, le principal producteur de cobalt au monde et le plus grand exportateur de charbon, a des activités dans une quarantaine de pays.