Genres

Une application révèle les inégalités de salaires homme/femme

La Société suisse des ingénieurs et des architectes (SIA) a mis au point un outil qui évalue le salaire moyen des experts de la construction et met en lumière des écarts. Or, des employeurs s’en servent pour déterminer la rémunération de leurs recrues

C’est un peu l’histoire de la bonne intention qui finit par exacerber le problème, au lieu de le résoudre. La Société suisse des ingénieurs et des architectes (SIA) a lancé une application mobile mettant à disposition un calculateur de salaires dans son secteur. Disponible sur iOS et Android, pour 8 francs, l’outil «renseigne» sur les salaires de plusieurs spécialités: architecte, ingénieur, spécialistes de l’environnement, ingénieur géomètre ou encore du génie rural.

L’utilisateur peut choisir le statut hiérarchique, la fonction, la tranche d’âge, la région et le sexe pour obtenir une moyenne de rémunération, se basant sur une enquête de la SIA auprès de 9000 salariés de 570 entreprises dans toute la Suisse. L’association explique avoir développé l’application pour «créer une transparence dans les salaires des architectes et des ingénieurs et pour fournir aux employés et employeurs un outil simple pour déterminer les salaires», explique un porte-parole.

Déjà chez les apprentis

Et c’est là que cela se corse. Car, à peu près pour tous les métiers, fonctions, régions et âges, une différence de salaire entre les genres existe, à temps de travail identique, et quasi exclusivement au détriment des femmes, pour autant qu’il y ait assez de personnes pour que la comparaison soit possible. Cela commence en début de carrière – un apprenti architecte gagne en moyenne 26 000 francs, une apprentie architecte 1000 francs de moins – et culmine avant la retraite. Un architecte de plus de 51 ans touchera 204 976 francs, contre 179 200 francs pour son homologue féminine. Soit 13,6% de moins.

Le phénomène n’a pas échappé à la SIA. «Les résultats représentent les salaires enregistrés auprès de nos membres, dont nous avons fait la moyenne. L’application montre aussi que, malheureusement, il existe encore des différences de salaires entre hommes et femmes», poursuit le porte-parole. Précisant, à plusieurs reprises, que «les résultats affichés ne sont pas des recommandations de la SIA» et que cette dernière s'«engage pour l’égalité des salaires».

Mauvaise utilisation

Le hic? Cette application est justement très utilisée par les employeurs, explique une architecte, Stefania Boggian. Cette dernière en a fait les frais – momentanément – au moment d’une embauche. Son futur chef avait consulté l’appli pour déterminer son salaire. C’est seulement après coup qu’il a lui-même réalisé qu’il avait créé une inégalité d’environ 4000 francs de revenu entre sa nouvelle recrue et ses collègues. Qu’il a immédiatement rectifiée. Or, poursuit Stefania Boggian, en admettant avoir eu de la chance, les «inégalités dans cette profession sont persistantes».

L’architecte ne nie pas l’importance de l’application en soi, «mais elle induit en erreur les employeurs, qui perpétuent ainsi des inégalités». Même involontairement. Déçue par l’association «censée défendre notre profession», Stefania Boggian s’en est plainte directement auprès d’elle, sans provoquer de changement. Car, pour la SIA, «il est important de montrer la réalité telle qu’elle est», assure son porte-parole. Il voit même un potentiel inverse: «L’application donne maintenant aux femmes l’opportunité de demander un salaire identique à celui des hommes.»

Secteur complexe

Responsable des études de l’Office fédéral de la statistique (OFS) sur les écarts de salaires, Didier Froidevaux ne mentionne pas la construction parmi les secteurs les plus inégaux. La différence salariale dans cette branche est en effet compliquée à évaluer du fait que les femmes sont sous-représentées dans nombre de ses professions, explique-t-il. Il ne s’exprime pas sur l’application elle-même et estime que sa fiabilité dépend des variables explicatives choisies.

Selon la dernière étude de l’OFS, qui date de mars 2017, l’écart de salaire toutes branches confondues a tendance à se réduire. Il est passé de 23,6% en 2010 à 19,5% en 2014. Près de 40% de cet écart reste néanmoins sans explication.

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