L’histoire a commencé par un hasard dans les travées du Forum économique mondial de 2014 à Davos, au cours duquel Bernd Reuther est invité à participer à une discussion entre des agences publiques de développement et des patrons d’entreprises, abordant les difficultés d’accès aux services financiers pour une large partie de la population mondiale.

Le Zurichois en parle le lendemain à un ami de longue date, Fredy Walker, tous les deux ayant œuvré dans la finance et aussi tâté le terrain des start-up. Cette rencontre leur fait l’effet d’une révélation. Ils veulent agir pour améliorer l’inclusion financière, ce qu’ils voient plus «comme un devoir que comme un marché». Naît alors un projet de «banque de détail numérique» sur téléphone mobile ou «néo-banque», permettant de fournir des services financiers à des communautés qui y ont peu accès.

Investisseurs publics et privés

Pintail voit ainsi le jour en 2014, en plein cœur de Zurich, plus connue pour la gestion de fortune que pour la banque de développement. Mais cette ville «est celle des fondateurs, elle se trouve en plein cœur de l’Europe, regorge de compétences et compte beaucoup de possibilités de partenariats», précise Chris Laurent, responsable marketing de Pintail. Or cette dernière, présentée comme une start-up, fonctionne comme un partenariat public-privé et veut justement se reposer sur des partenariats.

Cette idée de banque numérique, d’abord axée sur les paiements internationaux à peu de frais et instantanés, a déjà séduit nombre d’investisseurs. La Confédération, un réassureur et plusieurs privés, entre autres, ont déjà injecté 12 millions de francs pour développer la première phase du projet, un test avec 350 clients en France et au Maroc pour transférer de l’argent, en retirer et payer avec l’application. La Banque mondiale, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le gouvernement marocain soutiennent également l’initiative. La prochaine levée de fonds est en cours, avec l’objectif de 5 à 10 millions de dollars supplémentaires pour se déployer et croître au Maroc, en Europe, puis dans d’autres pays.

Des portables, mais pas de comptes bancaires

Vontobel fait partie des premiers investisseurs dans la plateforme. La banque dit s’être engagée depuis 2014 avec Pintail pour l’aider financièrement et techniquement dans son développement, car elle «soutient des projets qui sont intéressants pour la stabilité et le développement de la communauté. L’inclusion financière en fait partie, l’accès aux services financiers dans les pays émergents étant un facteur central dans la lutte contre la pauvreté.»

Une poignée d’entreprises exercent une mainmise sur cette industrie

La société estime qu’il y a quelque 250 millions de migrants internationaux dans le monde, dont les trois quarts financent des membres de leur famille dans leur pays d’origine. Les transferts qui en résultent atteignaient 581 milliards de dollars en 2015 (560 milliards de francs), en hausse de 11% chaque année depuis 2004. Les marchés émergents présentent la caractéristique d’avoir à la fois une très faible offre de services financiers adaptés aux besoins des populations démunies, mais une large présence de téléphones mobiles. Or «une poignée d’entreprises exercent une mainmise sur cette industrie en imposant des commissions énormes et aucune banque n’offre de services bon marché et sur mesure destinés aux 50% les moins aisés des populations locales», poursuit Chris Laurent.

En outre, le nombre d’individus non bancarisés dans le monde reste astronomique, avec 2,5 milliards de personnes n’ayant pas accès à des services financiers, surtout des femmes. «Même en Europe, on en compte 136 millions», précise le responsable. Sans compte bancaire peut-être, mais avec un téléphone portable pour leur grande majorité.

But lucratif

Si Pintail est un partenariat public-privé, «la société se doit d’avoir un but lucratif», précise Chris Laurent. Elle s’est fixé des objectifs pour 2022: être fonctionnelle dans 30 pays, compter plus de 20 millions d’utilisateurs et plus de 350 employés, enregistrer près de 200 millions de dollars de ventes et un EBITDA positif, déjà en 2019. Gagner de l’argent, «pour ne pas fonctionner à fonds perdu et être pérenne», mais sans tondre les clients. Pintail ne veut prendre que des marges minimales, y compris sur le spread (écart entre l’achat et la vente de devises).

«Le prix des produits financiers sera fixe et transparent pour les utilisateurs, car nos revenus viennent aussi d’ailleurs, par exemple de publicité présente sur l’appli, à travers l’utilisation de concepts Big Data. Le client pourra choisir de la refuser», précise Chris Laurent, ajoutant que Pintail a déjà conclu des partenariats avec plusieurs gros acteurs dans le secteur de l’assurance, de la télécommunication, de la logistique et de la grande distribution.

«Aller bien au-delà du microcrédit traditionnel»

La société, qui compte environ 20 personnes réparties au Maroc, au Liechtenstein et à Zurich, a obtenu une licence d’émission de monnaie électronique au Liechtenstein. «Il fallait une licence pouvant être étendue à tous les pays de l’UE», explique Chris Laurent. Mais la société veut obtenir d’autres licences en fonction des services développés, petit à petit.

Le premier service prend la forme d’un portefeuille électronique utilisable au niveau national et international. Ensuite, Pintail se développera dans l’assurance, l’épargne, et dans les produits de financement, notamment aux PME, car elle a vocation d’être actrice à la fois sur les marchés B2C (à destination du consommateur final) et B2B (d’entreprise à entreprise) et «compte aller bien au-delà du microcrédit traditionnel».