Décidément, le banquier zurichois Ernst Müller-Möhl ne tient pas en place. Après avoir fondé la Bank am Bellevue, puis la A & A Actienbank, l'ancien collaborateur de Martin Ebner prépare un nouveau projet: la création d'une banque, spécialisée dans la gestion de fortune, implantée à Zurich et à Genève. A terme, elle devrait employer une centaine de personnes, dont un bon tiers de gestionnaires. Si tout se déroule normalement, la nouvelle banque devrait faire son entrée en Bourse dans quatre à cinq ans. A & A Actienbank, qui gère l'ensemble de l'opération espère ainsi réaliser une opération financière juteuse en encaissant près d'un cinquième des rendements générés par l'entrée en Bourse. Et pour minimiser ses risques, la banque de Ernst Müller-Möhl ne détiendra que 3% du capital du nouvel établissement. Le reste étant réparti entre une poignée d'investisseurs (57%) et les futurs cadres (40%) de la banque. L'opération pourrait s'avérer très rentable puisque les actions des banques privées se négocient actuellement à un prix trois à quatre fois supérieur à la valeur des fonds propres. Dotée d'un capital de 300 millions de francs, la nouvelle banque devrait ainsi, après quelques années d'activité, être placée sur le marché, à un prix qui oscille entre deux et trois milliards de francs.

Pour réaliser son projet, A & A Actienbank a racheté, il y a quelques semaines, la banque japonaise Nikko. «Grâce à cette reprise nous disposons immédiatement de locaux idéalement placés à Zurich, dans le quartier de Seefeld et à Genève à la rue du Rhône», explique Peter Wick, le responsable du projet. Le nouvel établissement, dont le nom est encore secret, devrait ouvrir ses portes en octobre ou en novembre. Avant de débuter ses activités, il devra cependant obtenir le feu vert de la Commission fédérale des banques, ce qui semble être une formalité. Plus difficile en revanche sera la constitution d'un portefeuille de clients importants. Pour faire son entrée en Bourse, la nouvelle banque entend en effet disposer d'au moins 10 milliards de francs de fonds sous gestion. Un montant relativement important puisqu'il correspond à près de la moitié des fonds gérés, dans le domaine de la banque privée, par la Banque Vontobel. A Genève, des établissements comme la Banque Darier Hentsch où la Banque Pictet gèrent, pour leur part, des sommes plus importantes. Chez Pictet, les fonds privés représentent 65 milliards de francs. Il n'empêche, pour rassembler une telle somme, les promoteurs du projet devront le rendre attractif. «Nous comptons attirer de nombreux gérants indépendants intéressés à prendre des parts dans le capital de la nouvelle société. Ils profiteront donc de la plus-value réalisée grâce à l'entrée en Bourse, affirme Peter Wick. D'autres facteurs déterminants sont susceptibles d'intéresser certains gestionnaires. Les systèmes informatiques sont devenus si performants et si coûteux, que de nombreux gérants indépendants vont se retrouver dans des situations délicates. D'autre part, la législation, de plus en plus contraignante, leur pose des problèmes considérables.»

Contrairement à la plupart des banques privées, qui développent plusieurs types d'activités, le nouvel établissement se concentrera essentiellement sur la gestion de fortune. «Nous visons une clientèle qui ne se contente pas de produits standardisés mais qui cherche à communiquer avec son banquier, explique Peter Wick. Le gérant disposera d'une marge de manœuvre très large, ce ne sera pas un vendeur de produits livrés par le management de la banque.»

Scepticisme

Dans les milieux financiers, le projet est généralement jugé intéressant mais il suscite également pas mal de scepticisme. «L'idée est originale, mais ce ne sera pas facile de rentabiliser un tel investissement, surtout si la Bourse ne connaît pas le même succès qu'au cours de la dernière décennie», affirme un spécialiste qui connaît bien Ernst Müller-Möhl. Associé de la Banque Bordier & Cie, Grégoire Bordier estime également que les buts fixés sont très ambitieux. «Pour rassembler 10 milliards de francs, les responsables du projet n'auront pas la tâche facile, même si celle-ci n'est pas irréalisable.» Plus optimiste, Axel Nygaad, analyste à la Banque Julius Bär, pense que «beaucoup de gestionnaires indépendants feront le pas si la nouvelle banque leur offre une structure et une logistique intéressante».

Original, le projet de A & A Actienbank est lancé alors que la plupart des banques sont en train de renforcer leur présence dans le domaine de la gestion de fortune. Mais pour Peter Wick, le moment reste malgré tout très propice. «Il y a plus de 600 banques en Suisse, dont une partie sont mal gérées et qui risquent de rencontrer des difficultés. Trop de banques vivent sur les frais de courtage alors que ceux-ci vont baisser en flèche. La consolidation va donc se poursuivre, offrant par la même occasion de nombreuses opportunités.»

Reste à savoir si le nouveau venu fera de l'ombre aux banques installées sur la place genevoise. «Sur le plan concurrentiel les choses ne vont pas changer puisque les gérants de la nouvelle banque ont déjà leurs propres clients», relève Grégoire Bordier. Michael Wyler, responsable de la communication à l'Union Bancaire Privée, estime pour sa part que «les banques privées, installées depuis plus d'un siècle, ont une excellente réputation. Elles n'ont, par conséquent, pas de craintes à avoir».