Le contraste entre l’économie réelle à la peine et les marchés financiers en hausse est de plus en plus fort. L’action Tesla a été multipliée par huit en un an, le bitcoin a triplé, l’action Facebook a doublé. Les signes de surchauffe financière renvoient à la bulle internet de la fin des années 1990. La faute au confinement? «Quand les gens pourront à nouveau sortir de chez eux et dépenser leur argent autrement qu’en bourse, laquelle ressemble de plus en plus à un jeu vidéo, un retournement pourrait survenir», avertit Dennis DeBusschere, stratégiste de Evercore ISI, dans un article récent sur le site financier Barron’s.

L’euphorie générale sur les marchés est alimentée en ce début d’année par le plan de relance de 2000 milliards de dollars présenté ce jeudi par Joe Biden. Elle est également soutenue par les montagnes de liquidités injectées par les banques centrales. Même la hausse récente des taux d’intérêt à long terme américains, en réponse à l’anticipation d’une politique budgétaire plus laxiste, n’est pas interprétée comme une menace d’inflation mais comme la promesse d’une hausse plus forte des bénéfices. L’inflation des actifs financiers reflète, selon Nannette Hechler, responsable des investissements chez Credit Suisse Wealth Management, «évidemment les flux de capital qui résultent en partie de toute la liquidité injectée par les banques centrales sur les derniers mois et années».

Avertissements en série

Michael Burry, l’investisseur qui avait gagné 800 millions de dollars en pariant sur l’éclatement de la bulle immobilière en 2008, interprété à l’écran par Christian Bale dans The Big Short (Le casse du siècle), s’attend à «l’implosion» de Tesla, l’une des actions vedettes de la cote, un titre capable de gagner autant en un jour que la capitalisation boursière totale de General Motors.

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Malgré les appels à la prudence, la hausse se poursuit. Derniers acteurs de cette fièvre boursière, les actions industrielles européennes. Les investisseurs, attirés par les promesses de la numérisation et l’absence d’alternative de placements, se ruent sur des actions de groupes certes résilients dans le contexte de la pandémie mais dont les taux de croissance sont à mille lieues de ceux de la technologie. Dans une étude, les analystes financiers de Morgan Stanley dénoncent ici aussi une «bulle financière». Ils en veulent pour preuve que la capitalisation boursière des actions industrielles européennes, 1100 milliards de dollars, est passée de 2% du PIB européen lors de la crise financière à 8,2% du PIB actuellement, au plus haut depuis plusieurs décennies.

Ce rapport au PIB est aussi appelé l’indicateur de Buffett, par référence à Warren Buffett, le plus célèbre des investisseurs. Lors de la bulle internet de la fin des années 1990, le pourcentage était grimpé à 6% du PIB et en 2007 à 5,4%.

Hausse des actions, stagnation de la rentabilité

Siemens Energy (+55% en trois mois), Rexel (+34% en trois mois) ou Alstom (+21% en trois mois) semblent s’envoler. La hausse de ces titres contraste avec la performance opérationnelle des industriels. La branche des biens d’équipement représente 22% du PIB, contre 28% il y a trente ans. Elle est clairement en déclin, notamment depuis dix ans. La croissance des bénéfices n’a pourtant rien de spectaculaire, avec une hausse de 7 à 8% depuis la fin de la crise financière.

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Les signaux de bulle spéculative s’accumulent pour l’ensemble du marché des actions américain, la référence de toutes les bourses.

Le sentiment du marché américain s’inscrit à 97 sur une échelle de risque allant de 0 à 100, selon EMC Gestion de fortune, à Genève. Le multiple des bénéfices des entreprises américaines prévus pour 2021, à 22,8 fois, au plus haut depuis l’an 2000. «Si aucune correction ne se produit dans les trois mois, la hausse ne sera pas durable», prétend Michael Hartnett, stratégiste à la Bank of America, dans le magazine Barron’s.

Les marchés s’apprêtent à vivre une année à forts rebondissements. Les actions des grands bénéficiaires du télétravail peuvent en témoigner. Zoom Video Communications, leader des vidéoconférences, a vu son cours multiplié par plus de 7 jusqu’au 19 novembre avant de subir une chute de 40% en raison de la concurrence de Microsoft et Cisco. Cette semaine, le groupe a levé sans difficulté plus de 1,5 milliard de dollars pour renforcer ses liquidités.

L’envol du bitcoin

La hausse la plus impressionnante en ce moment vient toutefois du bitcoin. La capitalisation de la monnaie virtuelle, au début décembre, représente déjà 5% de celle de l’or. Dans l’attente d’une acceptation croissante des propriétés monétaires du bitcoin, comme sa réserve de valeur, Coinshares, le plus grand gérant de fonds du secteur en Europe, évoque un prix supérieur à 200 000 dollars d’ici à deux ans, lors d’un webinaire tenu cette semaine.

«Ce n’est pas un objectif de cours», précise toutefois un responsable. Mais pour y parvenir, la première des cryptomonnaies devrait assurer de plus en plus les fonctions d’une monnaie aux yeux des investisseurs. A ce niveau, sa capitalisation correspondrait environ à la moitié de celle du métal jaune.

Les adages boursiers ne manquent pas pour inciter à la prudence. Les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel, dit-on, ou par référence au livre de Roland Leuschel, l’ancien stratège de Bruxelles Lambert, Jamais le dimanche, de préférence en octobre, publié en 1992. Mais les investisseurs préfèrent les remplacer par «FOMO» («Fear of missing out»), soit la peur de rater une hausse.