Avoir été au chômage, ne pas avoir eu d'initiatives professionnelles et ne pas participer à des activités sociales dans un club, une association ou un syndicat par exemple sont autant d'éléments qui multiplient par trois environ le risque de mortalité précoce chez les hommes. Et cela parallèlement à la catégorie socioprofessionnelle à laquelle l'individu appartient et à son état de santé initial. C'est ce que montre une étude* longitudinale à 12 ans menée auprès de 820 Genevois et Genevoises âgés de 40 à 65 ans.

Réalisée entre 1984 et 1996, cette étude – une première en Suisse – s'intéresse à l'incidence des décès survenus pendant ce laps de temps, donc en fin de vie active pour les personnes rencontrées. Le contexte de l'époque se caractérise par la prospérité économique, la promotion sociale pour de nombreux salariés et la mobilité professionnelle. «On est alors dans un schéma où beaucoup de gens ont commencé leur vie professionnelle en étant peu qualifiés. Puis ils parviennent à grimper dans l'échelle sociale, de manière autodidacte: en faisant de la formation en cours d'emploi, en changeant d'employeur, voire de profession. C'est un peu la norme de la réussite. Surtout pour les hommes dans la quarantaine et la cinquantaine qui se font une certaine représentation de leur trajectoire professionnelle. Mais pour ceux qui échouent, le sentiment de dévalorisation peut devenir important, à telle enseigne que cela pèse sur la santé», souligne Maryvonne Gognalons-Nicolet, psychosociologue aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et coauteur de l'étude.

Le Temps: Quel est le but de votre étude?

Maryvonne Gognalons-Nicolet: Nous voulions étudier les facteurs sociaux qui, parallèlement à l'état de santé des personnes et de leur appartenance à telle ou telle catégorie socio-professionnelle, sont associés au risque de décès entre 40 et 65 ans. Plusieurs variables ont été utilisées, comme les ressources éducatives, la trajectoire professionnelle, le statut économique et familial, etc. Mais ce qui ressort de manière très significative sur le plan épidémiologique, c'est l'impact de facteurs comme «avoir connu une période de chômage», «ne pas avoir eu d'initiatives professionnelles» et «l'absence de participation sociale». Ainsi, dans notre échantillon de 820 personnes, celui qui est passé par un temps de chômage durant sa vie professionnelle aura, selon le modèle retenu, entre 2,8 et 3,8 fois plus de risque de mortalité prématurée que son contemporain qui n'a pas connu cela. Le critère «manque d'initiatives professionnelles» indique un risque relatif de 2,9 à 3,1 et celui concernant «l'absence de participation sociale» un risque relatif de 2,9 à 3,6. Ces données sont valables pour la population masculine. Le faible effectif des femmes décédées dans notre échantillon ne nous permet pas pour le moment de proposer d'explications. Mais on peut tout de même remarquer que les variables professionnelles ont moins d'impact chez elles que chez les hommes, exception faite du chômage.

– Comment expliquez-vous cette incidence sur la santé?

– Avant la crise des années 1990, on est dans un schéma général de promotion professionnelle pour les hommes qui ouvre la possibilité, même à ceux qui ne sont pas ou peu formés, de grimper dans l'échelle sociale. Le marché du travail est ouvert. Il est possible de changer d'employeur, de secteur économique, de profession, de faire de la formation en emploi. Bien sûr, les modèles de trajectoire professionnelle réussie sont très différents d'une classe sociale à une autre, ou d'un métier à l'autre. Mais la norme dans le contexte de cette période, c'est la progression dans la vie active. Que se passe-t-il pour les hommes qui voient leurs collègues s'élever dans l'échelle sociale alors qu'eux-mêmes ne sont pas dans cette dynamique? Ils vont s'autodévaluer, se culpabiliser, avoir le sentiment qu'ils valent moins que les autres. Ils vont se dire: «C'est ma faute, j'ai raté des occasions, je n'ai pas pris assez d'initiatives, je ne suis pas un gagnant.» Et là, on est en plein dans la problématique de la santé mentale. Nous savons que ces éléments accentuent le stress, l'anxiété, la dépression et toute sorte de problèmes somatiques qui, s'ils ne sont pas gérés, deviennent irréversibles. Durant cette période d'expansion économique, ceux qui n'accèdent pas à cette mobilité professionnelle se sentent périphériques voire exclus. Cela nous explique pourquoi un élément subjectif, comme le sentiment d'avoir manqué d'initiatives, ou un élément objectif comme celui d'avoir connu une période de chômage dans le passé peuvent être reliés à la surmortalité masculine prématurée.

– Le support social dont bénéficient les individus joue également un rôle important dans le risque de mortalité.

– En effet. Participer activement à une association, un syndicat, un club de football, une chorale de quartier, que sais-je encore, aide à se constituer des réseaux sociaux ou, si vous préférez, un support social. Or, c'est un élément important dans la mortalité qui a souvent été occulté dans les études. La perte de supports sociaux («l'absence de participation sociale») contribue à aggraver le risque de mortalité. Plus on s'isole, plus on est vulnérable. Car la possibilité de pouvoir parler avec d'autres de son stress, de ses anxiétés, de ses émotions a une vertu thérapeutique. Tout ce qui nous réunit aux autres et favorise un partage sous quelque forme que ce soit permet de dédramatiser notre situation individuelle.

Propos recueillis par Pietro Boschetti

*M. Gognalons-Nicolet, F. Derriennic, C. Monfort, B. Cassou. «Social prognostic factors of mortality in a random cohort of Geneva subjects followed up for a period of 12 years», publié dans «Journal of epidemiology and community health», mars 1999.