Un safari parc avec des éléphants côtoie un parcours de golf, des villas de luxe, un incubateur de start-up et un aéroport. «Bienvenue dans la Silicon Valley du futur», clame une voix masculine sur fond de Carmina Burana, célèbre cantate de Carl Orff. Cette vidéo de treize minutes est l’œuvre du groupe chinois Yatai International. Elle promeut son dernier projet: la construction d’une ville nouvelle au sud de la Birmanie, le long de la frontière avec la Thaïlande.

Appelée Shwe Kokko, elle s’étendra sur 120 km² et a été devisée à 15 milliards de dollars. Toutes les transactions y seront effectuées à l’aide d’une monnaie virtuelle développée par le groupe singapourien Building Cities Beyond Blockchain. Le projet prend place en territoire Karen, dans une zone contrôlée par la milice armée Kayin State Border Guard Force (BGF), qui a signé un accord de coopération avec Yatai International.

Sa construction, entamée en 2017, devrait être achevée d’ici à 2027. «Plusieurs structures sont déjà sorties de terre, notamment un hôtel, et une trentaine d’entreprises y sont déjà installées», indique Jason Tower, de l’ONG United States Institute of Peace. La plupart gèrent des casinos en ligne. «Ce ne sont guère plus que des hangars remplis de Chinois face à des ordinateurs qui recrutent des clients en Chine continentale», glisse-t-il.

Des casinos sources de violence

Appelées «fermes à épinards» – car le mot bocai signifie à la fois épinards et jeux d’argent en mandarin –, ces structures se sont multipliées aux quatre coins de l’Asie depuis 2005, lorsque Pékin a entamé une campagne contre les jeux d’argent, interdits en Chine. Elles sont d’abord apparues dans la banlieue de Manille, aux Philippines, puis à Sihanoukville, au sud du Cambodge.

L’an dernier, ces casinos virtuels ont généré 24 milliards de dollars de revenus. Mais ils ont aussi provoqué des problèmes de violence et des conflits entre la population locale et les migrants chinois qui y travaillent. «A partir du milieu de 2019, les Philippines et le Cambodge ont donc commencé à serrer la vis», note Yun Sun, la directrice du programme chinois auprès du Stimson Center, un think thank américain. «Phnom Penh a notamment annoncé en août dernier qu’il cesserait de délivrer des permis aux casinos en ligne.»

Cela a provoqué un véritable exode – quelque 10 000 Chinois ont fui Sihanoukville. «Une bonne partie de ces opérateurs de casinos en ligne se sont réfugiés à Shwe Kokko», précise-t-elle. La zone hébergerait désormais quelque 15 000 ressortissants de l’Empire du Milieu.

Ils y ont trouvé un terreau fertile. «L’Etat birman n’intervient guère dans cette région semi-autonome et comme elle dispose désormais de sa propre cryptomonnaie, les joueurs chinois peuvent y effectuer des paris sans se faire prendre par l’Etat chinois», note Jason Tower.

Le directeur de Yatai International, un expatrié chinois appelé She Zhijiang, a lui-même fait fortune dans l’industrie du jeu aux Philippines et au Cambodge. Il est notamment impliqué dans la construction de plusieurs casinos et hôtels dans la région de Sihanoukville, dont une ville nouvelle appelée Long Bay, qui ressemble à s’y méprendre à Shwe Kokko.

Constructions sauvages

Il a aussi fait des émules en Birmanie. Deux autres projets ont été lancés plus tôt cette année à quelques kilomètres de Shwe Kokko. L’un d’eux, la Saixiang Industrial Zone, est l’œuvre de Wan Kuok-Koi, alias «Dent Brisée», un ex-patron de triade qui a longtemps œuvré dans le milieu des jeux d’argent à Macau et a passé 14 ans en prison. L’autre, Huanya International City, est porté par des hommes d’affaires d’origine chinoise impliqués dans des projets de casino à Sihanoukville.

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Seul hic, tous ces projets sont illégaux. «Ils n’ont pas obtenu les permis de construire et les licences de casino requis par la loi birmane», indique Tom Kramer, du Transnational Institute, une ONG locale. La Birmanie s’est dotée d’une loi sur les jeux d’argent en mai dernier, mais ne l’a pas encore mise en œuvre. «Les casinos ne sont actuellement pas autorisés dans la région de Shwe Kokko», a récemment déclaré U Tin Myint, un membre du gouvernement central birman.

En juin, le gouvernement birman a créé un tribunal spécial pour enquêter sur Shwe Kokko. L’ambassade de Chine à Rangoon a pour sa part publié un communiqué fin août pour se distancier du projet, précisant qu’il ne faisait pas partie de son initiative Belt & Road, comme le clame Yatai International sur son site internet.

Parmi les communautés Karen, la colère commence aussi à enfler. «La majorité des ouvriers et des résidents de cette ville nouvelle sont Chinois, ce qui signifie que la population locale n’en a guère bénéficié jusqu’ici», souligne Tom Kramer. «Au contraire, elle s’est fait confisquer ses terres et n’a que peu ou pas été compensée.»

Les résidents locaux craignent aussi de voir se répéter les abus commis dans d’autres hubs chinois consacrés aux jeux d’argent, comme la Golden Triangle Special Economic Zone, un espace de non-droit aux confins du Laos qui sert à blanchir l’argent issu de la vente de méthamphétamine et de havre aux trafiquants d’êtres humains ou d’espèces en voie de disparition.