Dans la commune de Wettingen (Argovie), chaque ménage consomme quelque 300 litres d'eau courante par jour, au prix de 10,50 francs par mois. Le Service des eaux y fonctionne à merveille. Après avoir cartographié soigneusement l'état de toutes les canalisations, il a entamé, dès l'an 2000, un programme systématique d'entretien et de renouvellement. Chaque année, 1100 mètres de canalisation sont à rénover et des investissements publics ont été prévus à cet effet. Mais voilà, ce dimanche, les habitants de Wettingen sont appelés à se prononcer sur la privatisation du service. Les autorités locales ont beau assurer que la totalité des actions de la société anonyme (SA) proposée restera dans ses mains mais en réalité, rien ne les empêcherait d'en céder une partie ou la totalité aux capitaux privés dans les prochains mois ou années. La privatisation proposée à Wettingen n'est pas une exception. Beaucoup de communes et villes en Suisse, surtout de l'autre côté de la Sarine, ont déjà franchi le pas. Bâle et Bienne sont actuellement en train de décider de transformer leur service public en SA.

Le processus de privatisation ne se déroule toutefois pas toujours sans opposition. A Wettingen, le Parti socialiste et les Verts, menés par la députée Ruth Amacher Dzung, invitent à voter non. A Bienne, un comité d'opposants au projet de la ville a recueilli plus de 5000 signatures. En Suisse orientale, plusieurs projets de privatisation ont échoué, notamment à Kreuzlingen, à Frauenfeld et à Wil. Sur le plan national, une large coalition d'organisations de consommateurs, de protection de l'environnement, de développement de même que de syndicats, de l'Union suisse des paysans, d'Attac-Suisse et du canton du Jura a vu le jour «pour défendre le monopole naturel aux mains des pouvoirs publics». «L'eau est un bien public et doit le rester», a déclaré la coordinatrice Rosemarie Bar lors d'une conférence de presse à trois jours de la votation à Wettingen.

Cette agitation a une deuxième raison, et pas la moindre. Dans le cadre des négociations sur l'Accord général sur le commerce des services (GATS) au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), l'Union européenne a demandé que la Suisse ouvre son secteur des eaux à la concurrence étrangère. Berne doit répondre jusqu'au 30 mars 2003 mais a déjà laissé entendre qu'il n'entrera pas en matière. Selon Eric Decarro, président du Syndicat des services publics (SSP/VPOD), Bruxelles a agi sous la pression de deux groupes français leaders mondiaux du secteur, la Lyonnaise des Eaux (groupe Suez) et la Générale des Eaux (Vivendi, qui parle maintenant de se séparer de cette activité). «Ces groupes ne font pas de mystère sur leur objectif, c'est-à-dire s'implanter en Suisse et en Autriche», a souligné le syndicaliste. Et d'ajouter: «Le SSP/VPOD s'était engagé en première ligne contre la LME (Libéralisation du marché d'électricité) refusée lors de la votation le 22 septembre. Nous ferons autant s'il est question d'introduire la concurrence étrangère dans ce secteur.»

«Apprenons des erreurs des autres pour ne pas faire les mêmes», a appelé André Babey, membre d'Attac-Suisse. Il se réfère à la France voisine où la privatisation d'eau date de 1945. Les principaux acteurs, Vivendi Environnement, Suez Lyonnaise, Bouygues, détiennent près de 75% de la distribution sur tout le territoire, le reste étant desservi par les autorités locales. «L'eau coûte au moins 15% plus cher quand l'approvisionnement est assuré par le secteur privé», a-t-il fait remarquer. Et ce n'est pas tout. Depuis quelques années, des communes importantes dans le centre du pays reprennent le contrôle du réseau pour pouvoir fournir d'eau les collectivités. Et pour cause. Les canalisations tombent en ruine par marque d'entretien durant des années et la grogne s'est installée chez les habitants. André Babey met en garde les communes et les villes suisses qui sont en train de s'engager dans une voie remise en cause dans de nombreux pays.