Analyse

Une croissance sans emploi pour la place financière

La place financière suisse va mieux, beaucoup de signes le montrent. Mais il faudra encore du temps pour que cela profite à tous. Les fusions qui se profilent font même craindre pour l’emploi

La place financière suisse va mieux. Tout le monde le dit. Ainsi, dans ces colonnes, Boris Collardi a souligné que les établissements ne sont plus «en mode réactif, comme dans l’après 2009, mais tournés vers l’avenir». L’ancien patron de Julius Baer, qui s’apprête à rejoindre Pictet, a ajouté que «le modèle et la marque suisses continuent de gagner des parts de marché».

Lire aussi: L’interview complète de Boris Collardi

Il est loin d’être le seul à le penser: toujours la semaine dernière, Credit Suisse a publié une étude expliquant que «grâce aux mesures prises et à un meilleur environnement de marché, les perspectives sont désormais plus optimistes et le secteur bancaire devrait renouer avec une croissance modérée». Les dix dernières années ont été une «période compliquée», admettent les experts de la banque, citant la crise financière, celle de l’euro, les taux bas, le surcroît de réglementation et la fin du secret bancaire. Mais la place «a fait face et surmonté» les difficultés.

Toujours numéro un

Surtout, cette dernière, si bousculée qu’elle l’ait été par l’accumulation de vents contraires, reste numéro un. C’est Deloitte qui l’a confirmé il y a quelques jours. Qu’il s’agisse de taille, de compétitivité ou de performance, la Suisse devance tous les autres centres financiers du monde. Les banques ont tellement bien géré leurs coûts entre 2015 et 2017 qu’elles ont ainsi pu voir leur marge bénéficiaire augmenter de 18%.

Pourtant, les écarts se resserrent. Le pays voit Londres et New York le talonner de toujours plus près. De même que Singapour et Hongkong, qui progressent. En particulier le deuxième qui a vu ses actifs sous gestion plus que doubler en sept ans. La domination de la Suisse est donc «menacée», prévient le cabinet de consultant.

Présence suisse en Asie

Là où Deloitte met des pincettes, Boris Collardi, lui, les enlève. «Singapour et Hongkong connaissent des taux de croissance supérieurs à la place financière suisse certes. Mais parmi les cinq plus grandes banques de gestion dans cette région, trois sont suisses», affirme celui qui quitte la présidence de l’Association des banques suisses de gestion.

Au milieu de ces nouvelles rassurantes, d’autres le sont un peu moins. C’est le cas de l’emploi dans le secteur bancaire. Il a relativement bien tenu le choc ces dernières années – le nombre total est resté stable à 215 000 emplois, même si certains domaines ou professions ont nettement plus souffert que d’autres. Serait-il en train de flancher?

Signe de mauvais augure: rachetée en fin de semaine à Raiffeisen, Notenstein La Roche est passée aux mains de Vontobel. Son responsable, Zeno Staub, a déjà prévenu dans la SonntagsZeitung qu’il y aurait des réductions «substantielles» de postes. C’est préoccupant pour les employés de l’ancienne Wegelin, évidemment. Mais pas seulement. Car pour beaucoup d’observateurs, cette transaction apparaît comme une sorte de coup d’envoi d’une nouvelle vague de consolidation dans le secteur. Nombre de banquiers témoignent d’offres de rachat de leur établissement, tout en précisant qu’ils préféreraient être eux-mêmes l’acheteur.

La concentration va continuer

Les fusions et acquisitions ont jalonné ces dernières années. Le nombre d’établissements est passé de 330 en 2007 à 261 en 2016. Mais jusqu’ici, les rachats sont restés relativement petits pour la plupart, ou ont été le résultat d’un départ de banques étrangères. Or, il pourrait cette fois s’agir d’un mouvement de plus grande ampleur. Cité par Bloomberg, le Boston Consulting Group prévoit ainsi que les dix plus grandes banques suisses contrôleront 90% des actifs sous gestion dans le pays en 2021, contre 75% il y a cinq ans.

Les raisons d’une telle tendance sont claires: marges plus faibles, taux d’intérêt toujours bas, les petits et moyens établissements vont continuer d’affronter des difficultés et vont probablement chercher à rassembler leurs forces. Ce d’autant qu’ils doivent, en parallèle, investir dans les nouvelles technologies pour ne pas rater le virage numérique du secteur. Reste à savoir si cette consolidation se fera avec des restructurations de grande ampleur. Or une place financière qui prospère, c’est bien. Une place financière qui créé des emplois, c’est encore mieux.

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