Banque

Une «culture centrée sur la personne de Pierin Vincenz» régnait à Raiffeisen

L’établissement a publié mardi le rapport d’un expert indépendant sur les activités de son ancien directeur. Il n’a constaté aucun comportement répréhensible, mais souligne des manquements «graves»

Après plusieurs mois d’enquête, l’expert indépendant Bruno Gehrig n’a trouvé «aucune preuve claire et évidente que Pierin Vincenz aurait agi de manière pénalement répréhensible». Ni le reste de la direction et du conseil d’administration. Mais ce qu’il révèle de la façon dont les affaires ont été conduites par l’ancien directeur général de Raiffeisen et les autres responsables n’est guère plus réjouissant. A noter que les «faits qui faisaient déjà l’objet de poursuites pénales n’ont pas été pris en compte dans l’enquête de Bruno Gehrig», précise le communiqué.

Mandaté au printemps dernier par l’établissement, l’ancien membre du directoire de la Banque nationale suisse s’est penché en particulier sur les prises de participations entre 2005 à 2015 et a donné ses conclusions mardi.

Des participations de 1 milliard

Ainsi, l’enquêteur a souligné des «manquements graves lors de l’acquisition et de la gestion d’un certain nombre de participations conclues dans le cadre de la stratégie de diversification». C’est d’ailleurs ce qu’avait déjà conclu la Finma au printemps dernier. L’enquêteur vise particulièrement la période de 2012 à 2015, lors de laquelle cette stratégie s’est matérialisée avec de nouvelles activités «d’une valeur de plus d’un milliard de francs, au moyen de rachats de participations».

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La banque a réalisé un total de 104 prises de participations, mais l’enquête s’est concentrée sur 22 d’entre elles. «Alors que certaines de ces transactions ont été exécutées avec la diligence nécessaire, un certain nombre d’autres opérations n’ont pu être lancées, négociées et exécutées correctement, faute des structures, procédures et ressources adaptées», montre le rapport, disponible en ligne et fournissant une série d’exemples problématiques. Pire, «du fait d’une gestion et d’un contrôle lacunaires, d’omissions organisationnelles et d’une culture d’entreprise centrée sur la personne, le groupe Raiffeisen tout entier a subi dans l’ensemble un désavantage financier, mais surtout un dommage de réputation».

«Obéissance préventive»

Bruno Gehrig parle d’une «politique spectacle», de due diligence (vérification) faite cinq mois après une transaction, de prix décidés uniquement en fonction des demandes des vendeurs. Il fait état d’une «obéissance préventive» de la part d’employés, où l’«on voulait satisfaire les attentes réelles ou supposées de Pierin Vincenz». Une ambiance qui a conduit, dans certains cas, à «des investissements douteux d’un point de vue stratégique» et à des prix «que l’on peut rétrospectivement qualifier de disproportionnés».

Lors d’une conférence téléphonique avec la presse, Guy Lachapelle, président du conseil d’administration de Raiffeisen, a n’a d’ailleurs pas pris de détour: ces prises de participations «n’ont pas été gérées de façon professionnelle». Raiffeisen a d’ailleurs annoncé la note: ses résultats financiers incluront des frais extraordinaires à hauteur de 300 millions de francs au maximum du fait du nouveau calcul de la valeur de certaines participations.

Enquête pénale en cours

L’affaire Vincenz a éclaté à l’automne 2017, alors que l’ancien responsable de la banque annonçait qu’il était sous enquête de la Finma pour conflit d’intérêts. L’autorité de surveillance, qui a aussi examiné les pratiques de la banque, a abandonné son investigation quelques mois plus tard alors que Pierin Vincenz renonçait à toutes les fonctions qu’il occupait encore dans la finance. Mais, en parallèle, plainte pénale a été déposée contre lui pour «gestion déloyale» par Aduno, une société appartenant en partie à Raiffeisen et dont il avait été le président. Une plainte à laquelle s’est ensuite associée Raiffeisen et qui a conduit le Ministère public zurichois à mettre l’ancien banquier en détention préventive pendant plusieurs mois. Il a depuis été libéré, mais l’enquête pénale est encore en cours.

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Dans le sillage de l’affaire, la banque a remanié sa direction. L’ancien bras droit de Pierin Vincenz, Patrik Gisel, devenu directeur à son départ, a cédé sa place à Heinz Huber. De même, le conseil d’administration a été en grande partie renouvelé, avec un nouveau président, Guy Lachapelle. Ce dernier commente le résultat de l’enquête: «Il faut partir sur des bases nouvelles avec une culture forte de la responsabilité.» Trois membres de la direction ont en outre quitté la banque lundi, Gabriele Burn, Beat Hodel et Paulo Brügger, et le secrétaire général, Roland Schaub, ont démissionné avec effet immédiat, annonce encore la banque, qui précise que les dirigeants d’avant 2015 ont désormais tous quitté l’entreprise.

Note: Contrairement à ce qui était écrit dans une première version de cet article, Gabriele Burn et Beat Hodel étaient membres de la direction et non du conseil d'administration. 

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