C’est une vieille querelle qui dégrade les relations entre les établissements de santé genevois et de France voisine. L’enjeu: les personnels soignants, rares donc précieux, que tous se disputent. Le canton et ses hauts salaires attirent ces travailleurs, tandis que la Haute-Savoie et l’Ain multiplient les «petits plus» pour les fidéliser ­ (crèches, logements, bourses d’études, horaires aménagés, etc.).

Depuis un an, on semble, de part et d’autre de la frontière, vouloir apaiser les tensions. L’Arc ­ (Association régionale de coopération qui rassemble les communautés du Pays de Gex, du Genevois, d’Annemasse et du Bas-Chablais) travaille avec l’Etat de Genève à la création d’un institut transfrontalier de formation des métiers de la santé. Le site de l’ancien hôpital d’Ambilly – qui a été transféré il y a un an dans des bâtiments neufs entre Annemasse et Bonneville – pourrait abriter cette école.

S’il n’est pas question, du côté genevois, de transférer les étudiants en soins infirmiers de l’autre côté de la frontière, un centre de formation commun pour les aides-soignants est à l’étude. Il pourrait accueillir sa première volée en 2016. Ce serait là une première à l’échelle du Grand Genève.

Ardent défenseur de ce projet, le maire d’Annemasse, Christian Dupessey, y voit la réponse à la pénurie des personnels dans sa région. L’édile rêve de voir se développer un IFSI (Institut de formation en soins infirmiers et d’aides-soignants) qui regrouperait étudiants suisses et français. «Alors que la population s’accroît et les journées d’hospitalisation aussi, indique-t-il, ce serait là un moyen de remédier à l’insuffisance du nombre de formations sur l’ensemble de notre territoire, car cette école permettrait d’augmenter le nombre d’étudiants.» L’institut pourrait former 85 aides-soignants à ses débuts, puis étoffer ses effectifs, mais aucun chiffre précis n’est encore avancé.

Preuve que l’idée séduit, la Région Rhône-Alpes a marqué sa volonté de la faire avancer en votant un crédit de 1 million d’euros. Le coût total d’une telle réalisation est estimé à 10 ou 12 millions d’euros. L’Etat français, représenté par l’Agence régionale de santé, semble avoir pris conscience de la spécificité frontalière et devrait émettre un avis favorable à cet institut et donc en financer une partie. Le département, les communes d’Annemasse et d’Ambilly pourraient mettre sur la table jusqu’à 4 millions d’euros. «Si tout le monde fait un geste, on peut ouvrir dès 2015», affirme Christian Dupessey, lorgnant du côté de la Suisse.

L’institut peut prétendre à un financement genevois ponctionné sur le fonds spécifique de 240 millions d’euros que le canton s’est ­engagé à verser sur dix ans pour développer les grands projets transfrontaliers. Charles Beer, président du Conseil d’Etat, soutient le principe d’un site commun pour former les aides-soignants. «Un financement de 50% de cette école est à l’examen, mais au préalable le projet doit être affiné, précise-t-il. Pour le moment, il n’est qu’embryonnaire. Nous attendons que nos voisins nous le présentent détaillé.»

Grosse pierre d’achoppement: le métier lui-même, très différent de part et d’autre de la frontière. A Genève, le titre d’aide-soignant n’existe plus. Depuis 2005, une ordonnance fédérale stipule que les professionnels doivent être titulaires d’un CFC d’assistant en soins et santé communautaire.

Leur cursus s’étale au minimum sur deux années et leurs compétences sont plus larges que celles octroyées à leurs homologues français. «Ils se situent entre l’infirmier et l’aide-soignant», dit Michelle, une enseignante en soins. Leurs qualifications les autorisent notamment à pratiquer des gestes médico-techniques sous le contrôle d’un infirmier, «tandis que l’aide-soignant en France est formé pendant une année et que sa mission tourne essentiellement autour du maintien de l’hygiène hospitalière», poursuit Michelle.

Un enseignement commun nécessiterait en conséquence une nouvelle orientation de la profession en France voisine et à Genève. «Il sera bien temps de nous pencher sur une adaptation, élude Christian Dupessey, il s’agit d’abord de savoir si l’idée fédère.»

Elle rassemble mais avec des limites. Si les élus et la presse de France voisine évoquent déjà un centre de formation commun pour les futurs infirmiers, Genève s’y oppose. «Le contenu des études est dicté par la HES de Suisse occidentale et nous nous y tiendrons. Par ailleurs, nous effectuons un regroupement des synergies à Genève pour créer un pôle santé avec l’Université et insister sur une interprofessionnalité. Ce n’est donc pas le moment d’éclater les structures», explique Charles Beer. Qui souligne que Genève vient de doubler le nombre d’étudiants en soins infirmiers, passant de 80 à 160, avec l’objectif d’atteindre un jour les 220.

De son côté, l’actuelle école d’infirmiers d’Ambilly devrait augmenter ses promotions et passer de 110 à 180 élèves formés. Ces seuls efforts pourraient combler le marché et ainsi réduire les pénuries. «Si les Français font une fixation sur un regroupement dans un même lieu, c’est sans doute pour obtenir du canton davantage de fonds, croit savoir un élu genevois. Leurs caisses sont, paraît-il, un peu vides. Mais les nôtres ne vont guère mieux.»

Grosse pierre d’achoppement: le métier lui-même, très différent de part et d’autre de la frontière