Aymo Brunetti (42 ans) n'aime pas seulement les chiffres. Le chef de la direction de la politique économique du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) apprécie aussi l'action. Raison pour laquelle il a rejoint l'administration fédérale, alors que sa carrière universitaire semblait toute tracée. S'il maintient encore un lien avec le monde académique en enseignant dans les universités de Bâle et de Berne, ses tâches principales consistent à décortiquer la conjoncture avec l'appui d'une quarantaine de collaborateurs et à réfléchir aux moyens de dynamiser une Suisse minée par une croissance molle.

Le Temps: Tout le monde se félicite de la reprise économique. Le Seco table sur une croissance de 1,8% pour 2006. Mais comparée au reste du monde, la Suisse reste à la traîne.

Aymo Brunetti: Pour la première fois depuis plusieurs années, l'amélioration de la conjoncture semble relativement solide. C'est l'aspect réjouissant des choses, sachant que nous n'avions connu que des débuts de reprise plusieurs fois interrompus ces dernières années. Cela n'empêche pas le taux de croissance à long terme de la Suisse de rester faible. Et cela est problématique.

- Comment expliquez-vous cette reprise conjoncturelle?

- La consommation, qui représente environ 60% de la demande intérieure, s'est avérée forte lors des trois derniers trimestres. Et les exportations demeurent importantes. Comme toujours en Suisse, elles sont à l'origine de la reprise. Elles tirent le reste de l'économie.

- Après les exportations et la consommation, les investissements vont-ils croître?

- Les investissements en biens d'équipements sont restés faibles au troisième trimestre. Si nous affichons un taux de croissance élevé durant plusieurs mois, les entreprises devraient se remettre à investir. Elles pourraient redouter de ne pas disposer de capacités suffisantes en cas de reprise. Nous vivons cependant une situation particulière. Déçues par les quatre dernières années, les sociétés attendent avant d'engager des fonds.

- Cette retenue des entreprises est-elle surprenante?

- Quand on se rappelle des années 2001 à 2003, cela n'est pas une surprise. Si l'histoire se vérifie, l'économie suisse devrait connaître une reprise des investissements et du marché du travail en 2006.

- Le groupe d'experts mandaté par le Seco a révisé plusieurs fois fortement ses prévisions en 2005. Disposerons-nous de chiffres fiables cette année?

- Non, on ne peut jamais être sûr. Les prévisions reposent toujours sur des hypothèses. Par exemple sur ce qui va se passer dans l'économie mondiale ou sur le front des taux d'intérêt. Nous faisons de notre mieux, mais ces paramètres évoluent. Pour l'année 2004, nous n'avons pas dû réviser une seule fois nos prévisions. Durant l'année écoulée, nous avons par contre surestimé l'effet négatif des prix du pétrole, comme la plupart des instituts nationaux ou internationaux d'ailleurs. Nous avons pensé que ce choc aurait un effet plus grave sur la conjoncture. Il ne s'est finalement pas avéré si problématique pour l'économie mondiale. Pourquoi ne nous limiterions-nous pas à donner des chiffres une fois par année? Tout simplement, parce que les gens attendent des chiffres qui incluent les informations les plus récentes et que nos prévisions sont une donnée nécessaire pour établir le budget de la Confédération.

- Cette résistance de l'économie mondiale au choc pétrolier s'agit-il d'un élément nouveau?

- Nous avions à l'esprit les chocs des années 70 et 80. Nous avons réalisé que nous étions dans un cas de figure différent. D'abord, le choc est venu de la demande et non de l'offre. Nous n'avons pas connu une rupture de l'approvisionnement des pays membres de l'OPEP. La forte demande observée est nourrie par une économie mondiale, elle-même, forte. L'état de la conjoncture mondiale a dans une certaine mesure permis de compenser la hausse des prix du pétrole. Plus important encore, les précédents chocs s'étaient déroulés en période d'inflation élevée contrairement à aujourd'hui. Ils avaient nourri des anticipations inflationnistes engendrant une hausse des salaires. Un véritable cercle vicieux. La grande différence se situe là. Nous n'avons pas eu ces «second round effects». Les banques centrales ont pu maintenir une politique monétaire expansionniste.

- Le Seco a engagé toute une série de réformes regroupées sous le nom de «paquet de croissance». Quels sont les principaux chantiers engagés?

- Le Conseil fédéral a défini six objectifs et dix-sept mesures au début de cette législature. Nous pouvons déjà noter certains progrès. La libre circulation des personnes est en place. La loi sur le marché intérieur est en passe d'être réalisée au parlement. Comme il s'agit de réformes structurelles, on ne verra pas du jour au lendemain l'impact des mesures du paquet de croissance. Elles permettent par contre d'espérer un taux de croissance plus élevé à long terme.

- Ce «paquet de croissance» tient-il avant tout d'un effet d'annonce? Prenez le principe du Cassis de Dijon destiné à court-circuiter les procédures protectionnistes, son application se fait attendre.

- Premièrement, le principe du Cassis de Dijon ne figure pas parmi les 17 mesures définies. Il est venu plus tard. Ensuite, toutes ces réformes sont difficiles à mettre en œuvre. Elles rencontrent de nombreuses résistances au niveau politique. Le Conseil fédéral fait une proposition, puis le parlement et le peuple décident. Nous sommes au début du processus. La libre circulation des personnes est la seule mesure du paquet menée à bien à ce jour. La réalisation de ces réformes structurelles est un travail difficile qui nécessite beaucoup d'explications.

- Estimez-vous les Suisses disposés à engager ces réformes?

- La tâche est plus ardue qu'ailleurs, puisqu'il faut convaincre le parlement et également le peuple. Il faut persuader les gens de remplacer quelque chose qu'ils connaissent par quelque chose qu'ils ne connaissent pas. De plus, la Suisse a connu beaucoup de succès dans les décennies avant les années 80. Notre pays figure encore parmi les plus riches. Ce contexte pousse les gens à privilégier le statu quo. Ce choix est dangereux, car le statu quo n'est justement pas garanti. Nombre de pays autour de nous engagent des réformes. Notre tâche est d'expliquer cela.

- Y a-t-il urgence?

- Ces réformes sont déterminantes pour faire évoluer un taux de croissance plus élevé à long terme, c'est-à-dire d'ici 5 à 10 ans.

- L'OCDE relève à nouveau dans son rapport la cherté de la Suisse. Un Big Mac coûte 3,58 dollars dans l'UE contre 5,05 en Suisse. Est-ce normal?

- Non. Nous sommes complètement d'accord sur ce point avec l'OCDE.

Les mesures définies pour dynamiser le marché intérieur dans le paquet de croissance sont conçues pour y remédier (ndlr: révision des lois sur le marché intérieur et les marchés publics, révision de la LAMal, nouvelle organisation du marché de l'électricité, libéralisation du marché de la politique agricole, étude des libéralisations dans les services).

La Suisse est un îlot de cherté. Cela est le symptôme d'une maladie. Cette maladie est facile à identifier, il s'agit du manque de concurrence rencontré sur le marché intérieur. Nous luttons contre cela

- Enregistrez-vous des progrès?

- Il est trop tôt pour le dire. Nous venons de réviser la loi sur les cartels et toutes sortes de réformes sont en cours. Tous ces efforts auront seulement des effets à long terme.

Cela rend le travail politiquement difficile, car il y aura un coût à court terme.

- En plus des réformes, la Suisse multiplie les discussions bilatérales. Ce ballet diplomatique peut-il compenser le déficit de croissance de la Suisse?

- Le «paquet de croissance» ne comprend pas de mesures de politique extérieure. Il contient seulement des objectifs réalisables en Suisse, dont nous avons la maîtrise. En parallèle, le Conseil fédéral a établi une stratégie à propos de notre politique économique extérieure en 2004. Elle s'inscrit comme un deuxième pilier pour la croissance.

- Avez-vous quantifié l'impact d'un accord, entre autres avec les Etats-Unis, sur notre économie?

- Le Seco a mandaté une étude externe. Il en ressort qu'un accord de libre-échange entre la Suisse et les Etats-Unis augmenterait de ½% le produit intérieur brut helvétique. Comme toujours, il faut prendre ces chiffres avec des pincettes. Ils donnent un ordre de grandeur.

- Les conflits sociaux, à l'image de Swissmetal, se sont multipliés ces derniers temps en Suisse. Est-ce un mal nécessaire pour retrouver de la croissance?

- Un marché libéralisé comme le nôtre est en constante restructuration. L'économie suisse a beaucoup changé au cours des cinquante dernières années. Sa composition sectorielle est très différente. Les restructurations sont quelque chose de normal. Elles reflètent une économie dynamique, même si ce dynamisme implique des moments difficiles à vivre pour les gens concernés. L'assurance chômage existe justement pour aider dans ce processus de restructuration. Une entreprise ou un secteur qui repousse les restructurations devra tôt ou tard affronter des changements radicaux. Regardez le secteur de la chimie, il s'est adapté graduellement. Au contraire de l'agriculture ou du domaine de la santé, où la libéralisation risque d'être un choc. Laisser les restructurations se réaliser et pas essayer de les bloquer tout en assurant un pilier social est une bonne stratégie économique.

- La Suisse compte toujours plus de pauvres, selon Caritas. Ils sont aujourd'hui un million. Cela signifie-t-il que la croissance renforce les inégalités?

- Certainement pas. Un taux de croissance plus important permet des augmentations des salaires et le financement du système social. En termes absolus, les personnes pauvres ont beaucoup plus de chances d'améliorer leur situation lorsque la croissance est plus élevée et ce dernier point me semble être la chose la plus importante. La croissance est une bonne chose. Les différences subsistent toutefois sur la manière de l'atteindre.

Certains estiment qu'il faut stimuler la demande. En tant qu'économiste, je pense qu'une politique de ce type peut dans le meilleur des cas résoudre uniquement quelques problèmes à court terme. Seules les mesures concernant l'offre permettront une croissance plus élevée à long terme. Maintenant ces changements ne sont pas faciles à réaliser.