Entre-Temps…

Une étrange lubie

La taxation des billets d’avion est-elle utile pour limiter la pollution? Rien n’est moins sûr

Apparemment, taxer les billets d’avion ferait baisser la pollution du transport aérien. Drôle d’idée, ou plutôt drôle de drame. C’est effectivement étrange de croire qu’une telle lubie puisse résoudre un problème qui, lui, est sérieux.

Le transport aérien pollue. L’émission de CO2 par kilomètre par personne prenant l’avion est de 285 grammes, contre 14 grammes pour le train. La consommation de kérosène diminue bien de 2% chaque année par passager et kilomètre parcouru. Mais, en même temps, le nombre de passagers au niveau mondial augmente de 4 à 5%. Donc, le problème demeure.

Un effet qui reste à démontrer

«La taxe de 30 francs sur chaque billet en Europe devrait diminuer le nombre de vols de 10%.» Ainsi s’exprimait le rapporteur de la Commission préparatoire du Conseil national (Le Temps du 25 septembre 2019). Personne ne doute qu’une telle affirmation soit basée sur une étude scientifique et économique sérieuse. Je ne l’ai malheureusement pas trouvée, mais je continue à chercher.

A lire: Le National vote pour une taxe sur les billets d’avion

C’est dommage car cela va à l’encontre de ce que pensent les économistes. En général, dans le transport de passagers, l’élasticité de la demande est pratiquement nulle. En d’autres termes, si par exemple le prix d’un service augmente marginalement, la demande ne change pas.

Démonstration: selon l’hypothèse d’un billet d’avion à 500 francs, une taxe de 30 francs équivaudrait à une majoration de 6%. En comparaison, une taxe similaire sur le prix de l’essence à la pompe serait de 10 centimes. Or chacun sait qu’une augmentation de 10 centimes du prix de l’essence n’entraîne pas une réduction de 10% des voitures en circulation. Mais ce serait le cas pour les avions?

La précédente chronique: L’actionnariat est-il primordial?

Il en est de même pour le transport ferroviaire. Une augmentation du prix du billet n’entraîne généralement pas de changement dans le comportement des consommateurs. Ils protesteront, mais ils continueront à prendre le train.

La raison est le manque d’alternative. Sur la plupart des lignes européennes, l’avion reste plus rapide et souvent moins cher en l’absence de trains à haute vitesse. Il y a des exceptions comme Genève-Paris, Milan-Rome ou Stockholm-Göteborg. KLM propose même à ses clients de voyager d’Amsterdam à Bruxelles par train et non par avion. Pour les vols hors du continent, il n’y a pas d’autre solution.

Admettons néanmoins qu’une taxe sur les billets d’avion réduise bien le trafic aérien. Il faudrait alors informer rapidement les directions des aéroports de Zurich (31 millions de passagers) et de Genève (17 millions) pour qu’ils gèlent leurs plans de développement. Ceux-ci tablent plutôt sur une hausse du trafic aérien. Genève va investir 200 millions en 2019.

Une taxe hypocrite

Une taxe sur les billets d’avion est aussi assez hypocrite. Un vol Zurich-Singapour, aller-retour, dure 24 heures. Mais, sur ce temps, seules 30 minutes sont passées au-dessus du territoire suisse. Nous paierions donc 100% de la taxe en Suisse pour pouvoir polluer essentiellement à l’étranger.

Selon le microrecensement mobilité et transports de l’Office fédéral de la statistique, les Suisses parcourent en moyenne 9000 kilomètres en avion par an. La démocratisation des voyages est un nouveau droit. Il suffit d’aller dans un aéroport pour voir que l’essentiel des passagers n’est pas en vol d’affaires.

Si taxer les billets ne sert à rien, pourquoi le faire? Précisément parce qu’il faut faire quelque chose. Alors que les parlements votent urbi et orbi «l’urgence climatique», il faut bien présenter une action immédiate. Taxer est toujours facile, même si l’impact n’est pas évident. La France, l’Allemagne et l’Autriche ont une taxe similaire, mais moins haute.

Plus philosophiquement, nos sociétés occidentales subissent les stigmates de siècles de culpabilisation. Nos substrats religieux nous poussent à penser en termes de péché. Certains en abusent aujourd’hui. Nous sommes tous ignobles, tous fautifs et tous massacreurs de la planète. En payant une taxe sur le billet d’avion, le passager se sentira peut-être moins coupable. En quelque sorte, il sera absous de son péché.

Sur le fond, une taxe sur les billets ne rendra pas nos avions plus écologiques. Seule de nouvelles technologies environnementales le permettront. C’est là qu’il faut investir, pas dans des lubies.

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